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Chapitre 06-1

    Le lavoir municipal de la rue Bachelet était signalé par un curieux drapeau tricolore de fantaisie, arrondi à son extrémité, tout en métal écaillé et rouillé, avec le mot "Lavoir" s'inscrivant en noir délavé dans le blanc jauni. Dès lors, laver son linge prenait des allures républicaines et nationales.
    Olivier aimait y pénétrer et, se faisant tout petit, regarder dans cette atmosphère de buanderie les femmes tremper le linge dans de larges cuviers de bois, se pencher sur le lavoir lui-même, savonner, frotter entre leurs mains avec des grimaces d'énergie, jouer du battoir, tordre en levant les coudes, essorer, s'agiter activement parmi la vapeur. Il était fasciné par les savons glissants, les linges empilés, le "bleu" du rinçage qui coulait comme un morceau de ciel d'été hors de son paquet de toile, l'apparentant à cet autre "bleu" dont les joueurs de billard enduisent le bout des queues en bois de frêne.
    Bien que le lavoir disposât du tout-à-l'égout, il n'était pas rare de voir les eaux jaunes et mousseuses déborder sur le trottoir et couler dans le ruisseau où les enfants suivaient des navires de papier jusqu'à la bouche dans laquelle ils sombraient.
    Olivier aidait Élodie à porter son panier de linge. Au lavoir, la jeune femme retrouvait l'atmosphère d'un autre lavoir, un vrai, en plein air : celui de son pays natal, au bord de la Truyère, mais ici les eaux n'étaient pas si claires, ne miraient pas le ciel. On ne voyait pas frémir une herbe, sauter une grenouille ou courir un poisson. Et non plus pas de brouette, pas de pique-nique, pas de commérages, pas de rires.
    Pendant qu'elle frottait, Olivier s'asseyait sur le bord du trottoir ou fixait le macadam piqué de grains blancs. Cet après-midi-là, il confectionnait un bateau composé d'une planchette de bois et de montants entre lesquels était tendu un gros élastique. Sa torsion, poussée à son comble, préparait l'action de l'hélice et, si tout allait bien, la propulsion du navire, cuirassé ou contre-torpilleur. Il tenta de le décorer en montant des drapeaux de chiffon sur des clous et en collant des coquilles de moules en guise de canots de sauvetage.

    "Élodie, je peux m'en aller ?".

    Un peu plus tard, il se retrouva devant le bassin du square Saint-Pierre auprès d'enfants qui, sous la surveillance des mères, poussaient leurs beaux bateaux à voiles avec un bâton ou tentaient de les faire revenir en créant des mouvements de vagues.
    L'esquif improvisé provoqua des regards dédaigneux et sceptiques qui se chargèrent d'intérêt, puis d'envie quand le bateau parcourut une partie du bassin. Malheureusement, l'esquif se retourna et parut irrémédiablement perdu. Bravement, Olivier quitta ses sandales et pataugea dans l'eau pour aller le chercher. Une femme lui cria :

    "Petit dégoûtant. Si ta mère te voyait... Je vais appeler le garde !".

     Il ne répondit pas, revint avec son merveilleux bateau et mit ses pieds au soleil pour les faire sécher. Il joua encore avec l'hélice, puis remit ses sandales et s'éloigna avec un sourire satisfait.
    Il erra parmi les allées, admirant les pelouses tendres derrière leurs arceaux protecteurs, les faux rochers, les barrières de ciment aux veinures imitant le bois, la mousse verte au pied des statues, s'arrêtant devant un vieil homme qui donnait du pain aux pigeons en le tenant entre ses lèvres, appuyant au passage sur les boutons plats des fontaines, suivant la chaisière aux tickets mauves, renvoyant un ballon égaré, rattrapant le cerceau d'une fillette...
    Finalement, il sortit en faisant claquer très fort la petite porte de métal grillagée et se mit à errer du côté du marché Saint-Pierre, où les ménagères trituraient des coupons de tissu en solde. Rue André-del-Sarte, il s'arrêta devant un bougnat où un homme en blouse bleue de paysan et en chapeau noir jouait une bourrée à l'accordéon pour ses compatriotes qui se mirent à chanter "La Yoyette". Rue de Clignancourt, près du "Palais de la Nouveauté", deux colleurs d'affiches écartaient leur échelle double devant une palissade. Il contempla les rouleaux de papier, les longs seaux cylindriques où trempaient les brosses. Au fur et à mesure que les affiches luisantes de colle se dépliaient sur les planches, il lisait avidement, apprenant que "La Blue Bird de Sir Malcolm Campbell est équipée de pneus Dunlop", que "La Silvikrine fertilisé le cuir chevelu", que Pierre Fresnay jouait "Valentin le Désossé" au théâtre et Lucien Muratote "Le Chanteur inconnu" au cinéma.
    Depuis longtemps, Olivier s'amusait à lire les murs comme un livre d'images. On voyait des bébés partout : celui, tragique, du bébé Cadum (on disait que le bébé reproduit était mort peu de temps après et que sa mère pleurait en le voyant sur tous les murs), celui joufflu de Maïzena qui "élève de beaux bébés", celui de Blédine "la seconde maman". Des personnages étaient célèbres : le Noir de Banania et son "Y'a bon !" tout à fait Exposition coloniale, le Pierrot au doigt sentencieusement levé pour désigner l'inscription semi-phonétique : Le "K. K. O. L. S. K." est "S. ki", le petit cow-boy des cigarettes Balto et l'ambassadeur à monocle des cigares Diplomates, les deux garçons -rouge et blanc- du Saint-Raphaël Quinquina portant leurs plateaux, le bonhomme Thermogène crachant son feu, les demoiselles des lampes "Les petites Visseaux font de grandes lumières". Quant à la petite fillette du chocolat Meunier, on lui avait coupé ses longues nattes d'antan, dérobé son panier et, stylisée, elle n'était plus qu'une ombre écrivant sur le mur.
    Rue Labat, M. Pompon, le marchand de couleurs, se tenait en blouse blanche, un chapeau de paille sur la tête, contre la porte de sa boutique aux panneaux de bois de tons criards répartis selon les géométries d'un cubisme sauvage. Alors qu'Olivier était tout petit, il lui avait offert un album d'échantillons de papiers peints aux dos desquels l'enfant avait tracé ses premiers bâtons et gribouillé ses premiers dessins : des chats à la queue dressée en forme de massue, des poules aux pattes en pétales de fleurs, des canards aérodynamiques.
    Les mains derrière le dos, Olivier admira les merveilles de la vitrine et en particulier l'espace réservé aux ciseaux et aux couteaux de poche. Le couteau suisse de ses rêves, un six lames brun-rouge orné de la croix helvétique et d'un anneau pour le suspendre à une chaîne, lui parut splendide comme un bijou. Il l'admira longuement, puis son regard suivit la longue courbe du ventre de M. Pompon, et, lorsque ses yeux rencontrèrent ceux du marchand, il faillit lui demander le prix du couteau. De crainte qu'il fût écrasant, il se contenta d'un "bonjour, monsieur Pompon !" auquel l'homme répondit très aimablement.
    Sans soleil, la rue Labat prenait une couleur ardoise. Devant la boulangerie, Olivier dut faire un saut de côté pour éviter le traîneau de Lopez, le plus voyou des voyous de la rue Bachelet qui dévalait la pente à toute allure. Il regarda le conducteur, à genoux sur son véhicule de planches montées artisanalement sur roulements à billes, prendre de justesse le tournant de la rue Lambert.
    Il se souvint alors qu'il avait été possesseur d'un roulement à billes, mais cela lui parut très lointain. Il se demanda ce qu'il était devenu et fouilla dans sa mémoire. Il finit par voir un tiroir plein de ce que Virginie appelait "ses bricoles". Le roulement à billes était là, luisant parmi des ficelles, des bouchons, une trompette en bois, un petit ours en peluche, des rondelles de caoutchouc de canettes de bière, une poignée en carton des magasins "Au Muguet", la croix de guerre de son père, un tournevis, une grosse gomme lard, mais il ressentait une difficulté à situer ce tiroir.
    Il réfléchit longtemps avant que la lumière se fît : ce tiroir était le dernier à gauche du comptoir de la mercerie. Il ressentit alors le désir impérieux de le tirer, de retrouver le roulement à billes et cela lui fit mal. Pourquoi ce magasin clos, ces volets de bois, ces scellés, cet abandon ?
    Ramélie lui dit bonjour, mais il ne le vit pas. Il entra par le couloir de l'immeuble dans la courette pleine de plantes vertes dans des pots couleur brique, se dirigea vers la fenêtre de l'arrière-boutique dont il tenta d'écarter les persiennes. Puis il regarda entre deux panneaux disjoints, distinguant peu à peu la masse, blanche du lit de Virginie, avec sa courtepointe absurdement tirée comme si quelqu'un s'apprêtait à s'y coucher. L'image de sa mère ne le visita pas tout de suite car il pensait intensément au roulement à billes. Il observa ce lieu mort comme un musée, son regard s'arrêtant sur chaque objet : le gros réveil à cloche avec ses chiffres romains noirs et son aiguille immobilisée, le papier peint aux violettes devenu terne, l'armoire à glace ovale. Dans cette dernière se trouvaient les vêtements de Virginie, ses robes, son manteau de pluie, ses deux chapeaux : la capeline à ruban bleu, le bonnet en peau d'ange avec la courte violette pour maintenir l'ondulation...
    Quand Virginie s'habillait pour sortir, il lui disait : "M'man, ce que t'es belle !" et elle répondait : "Mais il est galant, ce jeune homme !" Ils sortaient ensemble, soit pour aller au cinéma "La Gaîté-Rochechouart" voir des films américains qui les dépaysaient : "Tarzan, L'Homme invisible" ou "Ben Hur", et aussi des Laurel et Hardy, des Charlot, des Buster Keaton, des Harold Lloyd qui les faisaient se tordre de rire, soit pour se rendre chez les fournisseurs de mercerie du boulevard de Sébastopol, de la rue du Caire, de la rue des Jeûneurs ou de la rue du Sentier. Ils prenaient la ligne de métro directe à la station Château-Rouge et descendaient à Réaumur-Sébastopol. Olivier apprenant par cœur les noms des stations du trajet et les répétant comme une antienne : Barbès-Rochechouart, Gare-du-Nord, Gare-de-l'Est, Château-d'Eau... Au retour, il aidait sa mère à porter les paquets de rubans, de tissus et de bobines. Parfois, ils prolongeaient leur promenade, faisant un détour par le marché du quai aux Fleurs ou visitant les grainetiers et les oiseliers du quai du Louvre avant d'aller manger des gaufres en face du "Bazar de l'Hôtel-de-Ville", à la brasserie auvergnate "Aux Armes de la Ville" en buvant des demis panachés.
    Le front appuyé contre les volets, les bras ballants, Olivier, immobile comme un pantin, se laissait aller à sa rêverie. Virginie, avec sa jupe large et son corsage brodé, marchait dans la chambre. Elle se coiffait en chantant, piquant des épingles dans son gros chignon blond. Il la regardait avec ravissement et il éprouvait l'envie de rire et de pleurer à la fois, il tremblait de bonheur et de crainte, il avait très chaud et il frissonnait. Virginie se tourna vers les volets et se figea comme lorsqu'un film s'arrête sur une image fixe. Il tenta de chercher ses yeux, de distinguer les traits de son visage, mais ne put voir qu'un ovale clair, puis un jeu de lumière lui révéla une autre forme féminine avec des yeux, un nez, une bouche qui n'étaient pas ceux qu'il connaissait. Il frémit et le désespoir l'envahit : ce n'était plus sa mère qu'il voyait, mais une forme féminine inconnue qui ressemblait aussi bien à Mado la Princesse qu'à Élodie. Il ferma les yeux, les rouvrit et ne vit plus rien dans la pièce : ses fantômes s'étaient dissous.
    Ce fût alors qu'il sentit deux mains se poser doucement sur ses épaules. Il émergea des nappes d'eau grise qui l'emprisonnaient et se retourna. Il reconnut Mme Kahn-Muller, la femme du fraiseur sur métaux, avec sa grosse natte blonde dans le dos qui lui donnait l'aspect d'une gretchen.

    "Que fais-tu là, Olivier ? Mon petit, mon pauvre petit, mon tout-petit, viens...".

    Elle le serra contre sa hanche et le guida comme un convalescent dans l'espace étroit de la cour où il avait fait ses premiers pas. Les lieux lui étaient familiers, il connaissait chaque recoin, chaque pierre, les déclivités du sol et même le fil à linge, les divers objets qui se trouvaient là. Sur le côté gauche, il revit ce mur avec cette porte toujours fermée qui l'avait intrigué. Il posa sa main sur le bois et demanda :

    "Si on ouvrait la porte, on irait où ?
    - Dans une autre cour, bien sûr...".

    Il fit "Ah ?" comme si c'était très important. Ils s'arrêtèrent devant les pots de plantes dont elle lui révéla les noms : fougère, misère, cactus, lierre, buis, asparagus, mais elle ne les connaissait pas tous. Ensuite, elle le poussa vers le couloir et lui fit retrouver la réalité en lui disant :

    "Viens avec moi. J'ai encore oublié d'acheter du sucre...".

    Dehors, Olivier eut l'impression de se retrouver dans un autre monde. Tout comme s'il revenait d'une lointaine campagne. À l'intérieur de lui, derrière ses yeux, dans sa poitrine, quelque chose le blessait, l'oppressait. Il ne savait pas quoi. Alors, il sortit un mouchoir de sa poche et se moucha deux fois de suite, comme ça, sans raison, pour faire un geste.

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