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Chapitre 05-2

    Au retour de son travail, Jean se mettait à son aise : il enfilait une chemisette légère, un pantalon à pont en toile bleue, et chaussait des espadrilles à semelles de corde. Au cours du repas du soir, il parlait rarement d'autre chose que de sa journée à l'imprimerie. Intarissable alors, il faisait le portrait de ses camarades d'atelier, des typos, des conducteurs, du massicotier ou des employés de bureau "qui s'en croyaient" ou bien il narrait des mésaventures : une mise en train manquée, une galée renversée, un abus de pression sur un imprimé, un faux repérage de couleurs, la mauvaise humeur du prote. Parfois il rapportait des prospectus d'agences de voyages avec des trains, des bateaux sur fond de mer bleue que l'enfant découpait. Élodie écoutait avec bonne volonté des explications techniques sans les comprendre et jetait des regards admiratifs sur son mari.
    Tout cela plaisait à Olivier. Surtout lorsque Jean parlait des apprentis auxquels il apprenait à marger, moyennant quoi ils devaient faire des corvées : balayer, aligner le papier, encarter ou laver au pétrole les rouleaux caoutchouteux enduits d'encre grasse, ce qu'ils détestaient. La plaisanterie habituelle du conducteur de machine était de leur demander :

    "Tu aimerais jouer de la clarinette ?".

    Quand l'apprenti, pas encore au courant, répondait affirmativement, on rétorquait :

    "Alors, prends le bidon de pétrole et lave la machine !". Ensuite, il suffisait de faire trembler ses doigts sur un instrument imaginaire pour qu'ils comprennent. Il y avait encore bien d'autres blagues d'atelier, bien des argots de métier qui faisaient rire Olivier. Il demandait l'âge des apprentis et pensait que dans trois ans, dans quatre ans, il apprendrait peut-être à fabriquer ces beaux imprimés.
    Au fond, ils s'entendaient assez bien tous les trois. Malgré son absence d'éducation religieuse, l'enfant répétait parfois, s'adressant à quelque dieu inconnu : "Faites que je reste avec eux... Faites que je reste avec eux...". Non seulement il les aimait bien, mais auprès d'eux, il se sentait plus proche de la mercerie, de Virginie aussi, imaginant on ne sait quel miracle. Toujours hanté par sa mère, ses cauchemars perdaient en fréquence et il pleurait plus rarement. Il est vrai qu'il traînait les rues si tard qu'il s'endormait d'un sommeil lourd dès que couché. Pour des raisons de solitude à deux, Jean le laissait toujours sortir le soir car la rue c'était un peu comme une cour et il ne pensait pas qu'il pût arriver quelque chose à l'enfant. Il se croyait pourtant obliger de gronder :

    "Si tu devais rester avec nous ça ne se passerait pas comme ça, crois-moi !
    - Comment je pourrais le tenir, un diable pareil ? Il est voyou, voyou, voyou, hou là là !" ajoutait Élodie sans méchanceté et sans colère, comme on énonce un fait connu.

    Depuis quelque temps, Olivier se regardait souvent dans le miroir, se haussait sur la pointe des pieds pour paraître plus grand, enfilait sa culotte de golf en dehors des dimanches, brossait ses vêtements, faisait briller ses sandales, chipait du "sent-bon" à Élodie, empruntait parfois une cravate usagée à Jean. Le thé de Mado n'y était pas pour rien.

    "Regarde comment il tient sa tasse maintenant, ce maniéré", disait Élodie.

    Pendant plusieurs jours, il fit exprès de rabattre ses cheveux sur ses yeux en répétant avec agacement :

    "Ah ! ces cheveux...".

    Jean finit par comprendre et l'envoya chez un coiffeur de la rue Custine en lui recommandant de demander "une demi-américaine", nom d'une coupe qui dégageait bien les tempes et la nuque, ne laissant qu'une galette de cheveux courts séparés par une raie sur le haut de la tête.
    Le coiffeur avait encore une vieille enseigne : une boule de cuivre à laquelle pendait une natte de crin noir. Il s'était donné pour raison sociale "Vite et Bien". Olivier omit volontairement de parler de "demi-américaine" Il se laissa jucher sur deux annuaires téléphoniques et soumit sa tête aux mouvements que, sans ménagements, lui faisait prendre le figaro, essayant même de les prévoir, mais non ! quand il penchait la tête en avant, l'homme la lui ramenait en arrière en grognant : "Ne bouge donc pas !". Les ciseaux voletaient en donnant leurs coups de bec et les cheveux blonds tombaient comme une buée. La tondeuse cliquetait et, en fin de course, lui arrachait quelques cheveux ; il se disait tout bas, pour lui seul : "Ouille ! ouille ! ouille !". Le coiffeur, un Levantin au visage gras et noir, sentait la sueur. Sous ses manches, on apercevait ses gros bras poilus. Il parlait du prochain Tour de France avec un jeune homme tout maigre que son collègue rasait, rinçait, passait à la pierre d'alun, tapotait avec des serviettes chaudes, arrosait d'eau Gorlier... et ils faisaient des pronostics, le premier parlant de Di Paco, le second d'André Leducq.
    Quand Olivier eut senti le rasoir égaliser les cheveux sur ses tempes, autour des oreilles et dans le cou (le moment qu'il détestait), il attendit le "Pas de friction ?" pour répondre : "Non, mais de la gomina !". Son ambition était d'avoir une coiffure plate, brillante et calamistrée qu'on pût toucher du bout des doigts comme une plaque de caoutchouc. Le coiffeur s'enduisit les paumes d'une gelée rose qu'il appliqua avant de tracer une raie impeccable, de faire avec deux doigts un cran sur le devant et d'écraser la chevelure avec une brosse douteuse. Il présenta le miroir derrière la tête de l'enfant qui n'eut pas le temps de voir. Il oublia aussi de le débarrasser des poils tombés dans le col de sa chemise. En payant et en ajoutant le pourboire que Jean lui avait indiqué, Olivier demanda combien de jours la gomina tiendrait. Le coiffeur haussa les épaules et ne répondit pas.
    Olivier n'avait pas les moyens de s'offrir un pot de cet ingrédient, mais le lendemain Toudjourian lui indiqua des recettes économiques : en achetant de la gomme adragante chez le pharmacien, il pouvait en préparer d'énormes pots. L'inconvénient, c'était qu'en séchant, cela laissait des traînées de poudre blanche sur la chevelure et qu'il fallait sans cesse avoir la tête mouillée. Ramélie lui indiqua une recette pour faire briller : il suffisait d'appliquer un mélange composé d'une cuillerée d'huile et de six cuillerées d'eau de Cologne. Olivier inversa les proportions et ses cheveux gras répandirent une odeur d'huile d'arachide. Pour dissimuler ses fâcheuses expériences à ses cousins, il enfonçait profondément un béret sur sa tête en laissant dépasser le liséré de cuir, ce qui lui donnait un aspect misérable.
    Près de sa fenêtre, devant un miroir attaché à l'espagnolette, Albertine Haque prenait soin, elle aussi, de sa coiffure, tordant les mèches avec un fer à friser chauffé à la flamme dont elle éprouvait la chaleur en pinçant des morceaux de papier journal qui répandaient une odeur de brûlé. Olivier l'observa car elle y mettait beaucoup de dextérité. Quand elle eut fini, elle jeta d'un ton rogue :

    "Entre, espèce de mal élevé. Je t'ai gardé deux beignets aux pommes".

    Elle l'installa devant une assiette, saupoudra de sucre cristallisé les beignets froids, puis observa :

    "Quand on est chez une dame, on ne garde pas son béret sur la tête !".

    Olivier se souvint que la Princesse avait fait la même remarque au beau Mac. Il en reconnut donc le bien-fondé, mais il fit semblant d'éternuer et dit :

    "Heu... j'ai froid à la tête...".

    Avec un air offensé, Albertine lui retira le béret et vit le désastre. Les cheveux, le front, les oreilles étaient huileux et sentaient la friture. Elle resta stupéfaite tandis qu'Olivier disait sur le ton le plus naturel qu'il pût prendre :

    "C'est de la brillantine...".

    Mais il dut avouer qu'il s'agissait d'une préparation toute personnelle.
    Albertine mit de l'eau à chauffer, y vida un sachet de poudre jaune pour shampooing et lui annonça qu'elle allait lui laver la tête. Assez penaud, Olivier, penché sur une cuvette, dut se laisser frotter. Puis elle le coiffa à sa manière en tirant les cheveux en arrière en lui disant qu'il était mieux ainsi.
    La tête encore humide, il mangea les beignets aux pommes tandis qu'elle prononçait sentencieusement :

    "Avec de bons restes, on fait de bons repas !".

    Il s'essuya la bouche du revers de sa main et la remercia en l'assurant qu'il n'avait jamais rien mangé de si bon. Alors, elle lui caressa la joue et lui dit : "Grand bandit, va !" mais elle ajouta aussitôt :

    "Tu as assez fait le pitre, va-t'en, je t'ai assez vu !".

    Il fit exprès d'oublier son béret chez elle et rejoignit dans la rue Loulou et Capdeverre qui flânaient avec des airs fureteurs et complices. Les mains dans les poches, penchées en avant, ils courbaient les épaules comme s'ils mijotaient de sérieux projets. Olivier glissa à son tour ses mains dans ses poches, fit grincer les osselets, et marcha près d'eux en les imitant. Ils firent deux fois le tour du pâté de maisons sans parler.
    Ils finirent par s'arrêter rue Bachelet devant une épicerie aux vitres poisseuses. Graves, fureteurs et importants, ils contemplèrent les boîtes de camembert Lepetit, les œufs "à la coque" dans leur bocal rond, le pâté de campagne entamé dans sa terrine, le bleu d'Auvergne suintant sous sa cloche, le gruyère et ses yeux, l'étiquette de la "vache qui rit" avec sa boucle d'oreille représentant une deuxième "vache qui rit" portant une troisième "vache qui rit" qui elle-même... jusqu'à l'infini, les tablettes de chocolat Meunier disposées en escaliers tournant sur eux-mêmes, les boîtes de thon au naturel en quinconce, les paquets de nouilles Rivoire et Carret et Bozon-Verduraz alignés comme des fantassins, les bouteilles de vins fins enduites de poussière pour faire vieux... Ils passèrent devant la porte et ses réclames en décalcomanie : le poisson-fourchette des produits Amieux ("toujours "à mieux""), le Pierrot des bonbons, le "Kub" du bouillon, pour arriver à la deuxième vitrine, ô combien plus intéressante, avec ses fouets et ses rouleaux de réglisse, ses boîtes de coco ocre, sa forêt de sucettes piquées comme des peupliers sur un support de bois, ses sachets de chewing-gum (les enfants disaient "du sem sem gum"), ses bouchées au nougat, ses sucres de pomme, ses biberons emplis de petits bonbons ronds, ses sachets de sucre-farine vanillé avec chalumeau en réglisse...
    Ils se léchèrent les lèvres en faisant "miam miam". Puis Loulou appuya sur le bec de cane sans faire de bruit et fit : "Eh ! Eh !..." Une fillette rousse s'approcha en se tortillant :

    "T'es seule ? demanda Loulou, file-nous des bonbecs...".

    Elle regarda vers l'arrière-boutique et plongea sa main dans un bocal pour lui tendre un agglomérat de berlingots colorés. Ils coururent alors jusqu'à la rue Nicolet, s'arrêtèrent devant l'hôtel des Nord-Africains ("eau et gaz à tous les étages") et se partagèrent le butin, écrasant avec énergie les bonbons entre leurs molaires.
    Mis en joie, Loulou octroya une "frite" à Olivier, c'est-à-dire qu'il fit claquer le bout de ses doigts contre ses fesses. Olivier tenta de le saisir par le col de sa veste et le fond de son pantalon pour l'obliger à courir devant lui selon la méthode dite "course à l'échalote", mais sans y parvenir. Alors, posant son index sur la poitrine de Capdeverre, il lui dit : "T'as une tache !" et comme l'autre baissait la tête, il lui effleura de l'index le bout du nez. Tout le répertoire y passa, avec des prises, des feintes, des bousculades, des courses, des tapes suivies de "C'est toi le chat...".
    Olivier rayonnait. Auprès de ses copains, il oubliait tous ses malheurs. Ils chipèrent la balle-étoilée de la petite Nana qui jouait en la lançant contre le mur avec les figures habituelles : "Partie simple : petite tapette, grande tapette, petit rouleau, grand rouleau, une jambe en l'air, l'autre, sans rire, sans parler..." et, après se l'être passée de l'un à l'autre, ils finirent par la lancer en bas de la rue pour faire courir la gamine qui, d'une voix perçante, cria : "Bande d'idiots !" en faisant le geste de promettre des gifles.
    Rue Lambert, d'autres fillettes jouaient à la corde en chantant :

    "Le Palais-Royal est un beau quartier.
    Toutes les jeunes filles sont à marier.
    Mademoiselle Yvonne est la préférée...
    De monsieur Olivier qui veut l'épouser".

    Alors, Capdeverre leur cria :

    "C'est pas vrai, les quilles ! C'est la Princesse qu'il aime, la grande bringue avec ses cheveux en ficelle !".

    Furieux, Olivier le toisa et le repoussa à coups d'épaule. Ils se regardèrent du coin de l'œil et se bousculèrent, aucun n'osant vraiment attaquer.

    "Retire ce que t'as dit !
    - Va donc, hé !".

    Ils se défièrent comme des chats, puis Loulou, bonasse, les sépara : "Allez, les gars, allez...". Le jour n'était pas à la bataille.
    Rue Labat, appuyé contre le bois verni de la mercerie, l'Araignée, calé sur ses jambes déformées, ses moignons écartés, faisait penser à une énorme chauve-souris clouée sur une porte de ferme.
    Le magasin de mercerie, obstinément fermé, prenait, dans cette rue mouvementée, une apparence absurde. La poussière s'agglutinait sur les rainures, le bois se couvrait de traces de craie, les chiens venaient y lever la patte, tout se dégradait. Derrière les volets, on imaginait cet espace clos ne servant à rien ni à personne. Pour le règlement de la succession, la famille attendait toujours un conseil sans cesse retardé, chacun guettant les réactions de l'autre. Le mot "tuteur" avait été prononcé devant l'enfant, évoquant pour lui un rosier ou des rames de haricots. Parfois, une image furtive le visitait : il revoyait la table demi-ronde, le buffet, la desserte, la machine Singer, son lit, les innombrables tiroirs de la boutique. Parmi tous ces trésors, les souris devaient s'en donner à cœur joie. Tout dormait comme dans le palais enchanté de la Belle au Bois Dormant. Puis s'insérait dans la vision une Virginie enfermée derrière les volets ou une Virginie couchée dans le lit, un bras retombant sur le côté.
    Et L'Araignée, immobile, comme un gardien fidèle.
    Les trois enfants s'approchèrent, le nez en l'air, à la recherche de la première distraction venue.

    "Hé, les gars, dit ironiquement Capdeverre, visez L'Araignée...".

    Choqués, Loulou et Olivier se regardèrent. Se moquer de l'infirme, dans la rue, cela ne se faisait pas. Les gens se contentaient de l'ignorer. On pouvait "charrier" un bègue comme Lucien, un sourd, un bossu, mais pas L'Araignée à qui le sort en avait vraiment trop fait. Loulou gratta sa chevelure noire et mousseuse qui contrastait avec les cheveux brillants d'Olivier et lança un vigoureux coup de poing sur le haut du bras de Capdeverre.

    "T'es cinglé, non ? Je vais avoir un bleu !".

    Mais Loulou le menaça d'un "coquard", autrement dit un coup de poing dans l'œil qui serait "au beurre noir". Et Olivier ajouta :

    "L'Araignée, c'est un pote à moi.
    - Ah ! Ah ! fit Capdeverre, L'Araignée c'est ton pote et la Princesse c'est ta poule...".

    Puis il cracha par terre, remonta sa culotte et s'éloigna en dodelinant de la tête et en faisant d'affreuses grimaces.

    "C'est bien un fils de flic ! dit Loulou.
    - Ça lui passera...", répondit Olivier.

    Ils saluèrent courtoisement Mme Audouard qui portait des bigoudis sur un crâne tout pelé par endroits. Ils caressèrent le chien rouge d'Albertine et brandirent un sucre imaginaire pour qu'il fit le beau.

    "Si on parlait à L'Araignée ? dit Loulou.
    - T'es fou ? fit Olivier.
    - Chiche ?".

    Loulou s'approcha de L'Araignée et dit :

    "Bonjour, m'sieur !".

    L'infirme ne répondit pas tout de suite. Ses membres, jusque-là figés dans leur immobilité, bougèrent lentement, tandis que ses yeux s'ouvraient imperceptiblement, jusqu'à devenir immenses. Il observa les enfants et dit de sa voix brisée :

    "Salut, Serge. Salut, Olivier.
    - Ça, alors ! s'exclama Loulou. Vous connaissez mon nom ?".

    Avec un sourire désabusé, L'Araignée précisa :

    "Oui, Serge, et Loulou pour les amis".

    Les deux enfants, en face de lui, ne savaient plus que dire. Ils prenaient un air vaguement aimable, dansaient d'une jambe sur l'autre et se regardaient de côté comme pour s'inciter à prendre la parole. Olivier risqua un "Ça va bien ?" et l'infirme répondit "Ça va", puis, du menton, il désigna une poche de sa veste de tissu bleu :

    "Dedans, il y a une cigarette. Si tu pouvais me la mettre à la bouche... mais il faudrait du feu".

    Olivier plongea sa main dans la poche et en tira une gauloise tordue qu'il redressa du mieux qu'il put. Il la lui plaça entre les lèvres et fut tout fier de sortir sa boîte d'allumettes suédoises. Après avoir remercié, L'Araignée fuma avec délectation en levant la tête pour que la fumée ne lui pique pas les yeux.
    Avec des mouvements de lèvres, il fit glisser la cigarette sur le côté de sa bouche et dit, avec un air de s'excuser :

    "Moi, je m'appelle Daniel".

    Loulou et Olivier ne purent cacher leur étonnement : ils étaient tellement habitués à entendre dire "L'Araignée" qu'ils n'avaient pas supposé que l'infirme eût, comme tout le monde, un prénom. Tout bêtement, Loulou dit :

    "Enchanté".

    Olivier esquissa seulement un petit sourire en répétant doucement : "Daniel... Daniel...".

    Après un silence suivi d'un "Bon, ben, au revoir...", ils s'éloignèrent tout gênés tandis que Daniel -L'Araignée- secouait le menton pour faire tomber la cendre de sa cigarette.
    Mais, dans la rue, on passait vite d'un spectacle à un autre. Maintenant, c'était Mme Papa, la Grecque, sa petite figure de musaraigne disparaissant sous un énorme chapeau orné de cerises, une ombrelle à pomme de verre pendue au bras, qui portait au boulanger un plat à cuire enveloppé dans un torchon à carreaux. Elle s'arrêtait sans cesse pour expliquer à chacun : "Le petit vient demain, le petit vient demain..."
    Ernest, le tenancier moustachu du "Transatlantique", aspergea d'un jet de siphon deux chiens "collés" qui se déplaçaient grotesquement. Du troisième étage, Toudjourian laissa tomber une bombe à eau en papier qui fit ploc ! en s'écrasant devant Mme Grosmalard, la concierge du 78, laquelle brandit le poing vers le ciel. À une autre fenêtre, Jack, le plus jeune fils du tailleur, tentait d'emprisonner un rayon de soleil dans un miroir de poche pour le projeter sur le visage de la blanchisseuse d'en face. Un petit garçon, avec des cheveux longs comme ceux d'une fille, tirait sur le nerf d'une patte de poulet pour la faire s'écarter.
    D'un coup d'œil de connaisseurs, Olivier et Loulou observaient ces spectacles familiers et se consultaient ensuite du regard pour savoir s'ils devaient approuver ou non tel ou tel fait. Le soleil déclinant coiffait les immeubles de chapeaux mauves. L'air chaud semblait vibrer. Parfois, une mouche vous frôlait. Loulou exprima à sa manière ce qu'ils ressentaient :

    "C'est chouette, la rue !
    - Oui, c'est bath !" répondit Olivier en écho.

    Avec des airs de retraités en promenade, ils regardèrent encore autour d'eux. Tout semblait respirer d'un nouveau rythme : celui du soir. Sur la fenêtre de Mme Albertine, un pot de capucines jetait ses vives couleurs. Une jeune fille passa avec une robe à ramages verts et un visage de printemps. Dans un des logements du 75, un homme chantait "J'ai deux amours" en imitant la voix de Joséphine Baker. Mme Chamignon arrosait ses plantes vertes et un filet d'eau dégoulinait de sa fenêtre. Déjà des gens rentraient de leur travail.
    Une ombre passa dans les yeux d'Olivier et il regarda son ami avec intensité comme s'il voulait lui confier une crainte. Et Loulou tête-à-poux dut comprendre car il fourragea sa chevelure aile-de-corbeau et il lui dit, après une tape amicale sur l'épaule :

    "T'en fais pas, va, L'Olive ! Peut-être que tu resteras dans la rue !".

    Olivier répondit par un léger soupir et ils remontèrent la rue avec les fronts pensifs de philosophes face aux problèmes de l'univers.

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