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Chapitre 04-2

    Olivier alla se passer un coup de peigne, enfila sa veste et sortit, tout content, pour se rendre au "Marcadet-Palace" sans se soucier d'ailleurs de savoir quel film on y jouait. Il pénétra bientôt dans le hall couvert d'affiches et de photographies d'acteurs par couples : Maurice Chevalier et Jeannette Macdonald, Jean Murat et Annabella, Sacha Guitry et Yvonne Printemps et, au hasard des films, Jules Berry, Larquey, Aimos, Raimu, Fernandel, Harry Baur, Adolphe Menjou, Roland Toutain, André Roanne, Saturnin Fabre, Huguette ex-Duflos, Marcel Vallée, Pierre Brasseur, Clark Gable... Il se haussa sur la pointe des pieds pour atteindre la caisse vitrée, demanda son billet et prépara un pourboire pour l'ouvreuse qu'il suivit dans la salle aux banquettes de bois tandis que, dehors, la sonnerie grêle appelant les clients se faisait entendre.
    Un vaste panneau publicitaire cachait la scène. Olivier lisait et relisait les réclames commerciales réparties dans des cadres de toutes dimensions jusqu'à connaître leur physionomie particulière, avec raisons sociales et slogans entourés d'une sarabande de Mickey et de son concurrent Félix-le-Chat mal dessinés. Sur place un bon quart d'heure avant le début de la séance, il se tenait devant, aux fauteuils d'orchestre bon marché (les cinq premières rangées) et devait lever exagérément la tête pour voir des images déformées.
    L'attente, d'un disque à l'autre, paraissait déjà longue et il s'écoulait encore de nombreuses minutes en opérations compliquées qui faisaient partie du spectacle : lever du panneau publicitaire en calicot, suivi de celui d'un rideau de fer taché de rouille, grincement des anneaux du premier rideau rouge et or sur sa tringle (ici, une ouvreuse venait attacher de grosses embrasses à gland) comme au théâtre que le cinéma voulait imiter. Enfin, un autre rideau, était remonté, verticalement cette fois, dans un ronronnement de manivelle pour montrer -enfin !- l'écran nu entouré de noir comme une lettre de deuil. En somme, un véritable effeuillage avant qu'une à une, dans des déclics de commutateurs, une ouvreuse éteignit les lampes et qu'apparût un film documentaire "parlant et sonore" qui donnait toujours l'impression d'avoir déjà été vu, les paysages présentés étant assaisonnés de banalités débitées sur le ton noble du speaker radiophonique avec tout ce qu'il faut de "neigeuses étendues, d'impétueux torrents, de chênes séculaires, d'étendues vastes et de gouffres profonds". Puis venaient les Actualités annoncées par un coq, avec leur catastrophe hebdomadaire, leur inauguration habituelle, leur président en haut-de-forme, leur course cycliste, leur défilé guerrier et leur présentation de haute mode qui faisait s'esclaffer un public dominical de petits vieux, de concierges et d'enfants tapageurs. Suivait une saynète comique, un dessin animé ou un film de moyen métrage, avant qu'un interminable entracte (pochettes surprises, pastilles de menthe, caramels et oranges) ne vous rejetât après les multiples cérémonies de rideaux et panneaux, vers le grand film attendu.
    Devant Olivier, des garnements de tous âges tiraient sur de repoussants mégots (chaque dossier de banquette était muni d'un cendrier sale entouré de marques de brûlures) ou visaient l'écran en faisant "Tah ! tah ! tah !" avec des pistolets à flèches de bois terminées par une ventouse en caoutchouc rouge qu'on aimait se coller au milieu du front. Ils faisaient claquer les banquettes et se retournaient pour jeter un coup d'œil vers les ouvreuses en tablier blanc toujours prêtes à les réprimander ou à les menacer de renvoi. Olivier, non par sagesse, mais par intérêt et émotion devant le spectacle, ne participait pas à ces débauches de turbulence. Il restait digne et droit comme un mélomane, tout empli d'images et de sons, figé dans un émerveillement mélancolique, ayant conscience de vivre un moment important de sa vie.
    Ce dimanche-là, le film s'intitulait "Don Quichotte". Plus tard, il apprendrait qu'il était l'œuvre d'un grand cinéaste allemand : Pabst. Là, il ne prit pas garde aux noms du générique. Il ne savait pas grand-chose du héros du film, ce Don Quichotte de la Manche (il croyait qu'il s'agissait de la mer), sinon qu'il était grand et maigre et toujours accompagné d'un nommé Sancho Pança, au contraire petit et gros. De là à les apparenter à Double-patte et Patachon et à Laurel et Hardy, il n'y avait pas loin.
    Dès les premières images, Olivier fut subjugué. Chaliapine, la basse russe, et Dorville, le comédien français, devenaient ces personnages de légende. Les aventures du Chevalier à la Triste Figure, coiffé de son plat à barbe, mirent l'enfant dans un état d'exaltation inconnu de lui jusque-là. Il ne comprit pas grand-chose au déroulement de cette histoire, mais les chants, la musique le fit frissonner. Chaque image aiguisait sa sensibilité, le bouleversait. Par-delà l'intelligence du sujet, il ressentait la solitude et quand les livres de l'hidalgo furent jetés au feu, l'émotion grandit en lui jusqu'aux limites de l'insoutenable. Don Quichotte chantait sa douleur et l'enfant, habité de ses propres tristesses, la vivait avec lui. Au moment où le brasier s'écroulait, il revit les grosses cordes entourant le cercueil de sa mère, et, quand la lumière se fit, il resta longtemps face à l'écran vide comme si, Don Quichotte n'avait pu le quitter.

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