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Chapitre 04-1

    Habitée de traditions provinciales, la belle Élodie avait décidé de porter durant trois mois le deuil de la cousine de son mari. Le noir lui allait très bien, mettant la pureté de son teint en valeur et faisant contraste avec la joie de vivre qui l'habitait. Et puis, non seulement les teinturiers étaient tentants avec leur "deuil en vingt-quatre heures", mais aussi la teinture donnait un semblant de neuf aux tissus usagés.
    Le repas terminé, elle entreprit d'écrire une lettre à sa mère sur une feuille de mauvais papier à réglure extraite d'une pochette (cinq feuilles, cinq enveloppes) portant la marque "Germinal". Si les parents de Saint-Chély-D'apcher se faisaient une idée scandaleuse de la vie parisienne, ils seraient rassurés. Au fond, la rue Labat ressemblait à celle de son village. Paris ne lui avait pas même ajouté une touche de rouge à lèvres (Jean la voulait "naturelle") et ses yeux gardaient leur brillant, ses joues peau de pêche leur velouté. Elle menait une existence de ménagère modèle, moins troublée que son mari par les soucis d'argent et y trouvant même une raison d'exercer avec utilité ses qualités d'économie domestique. Les meubles et le parquet luisaient de propreté et, chaque jour, elle glissait quelques pièces de cinquante centimes dans le goulot d'une bouteille : ne disait-on pas que lorsque la bouteille était pleine, on se trouvait à la tête d'une fortune ?
    Tandis que la jeune femme, une mèche brune couvrant son œil droit, traçait pleins et déliés avec une application décelable dans sa manière de pointer une langue rose entre ses jolies lèvres, Jean lisait "La Veine" en souhaitant que son jeu du matin, avec savants reports de course à course, apportât la somme qui lui manquait pour équilibrer le budget. Les courses : tout ce qu'il avait gardé de ses anciennes habitudes de joueur assagi par le mariage.
    Dans ce moment d'accalmie, Olivier marchait d'une pièce à l'autre en prenant soin d'éviter une lame du parquet particulièrement bruissante. Élodie semblait avoir oublié l'incident de la messe, mais comme elle avait glissé le mot "lunatique" dans une phrase à son propos, il en cherchait le sens. On lui reprochait souvent d'être "dans la lune", mais ce "lunatique" paraissait plus désagréable, se compliquant d'acceptions floues : lune, lunettes, optique, lunatique... il cherchait. Et impossible de demander, sous peine de passer pour un impertinent :

    "Qu'est-ce que ça veut dire, lunatique ?".

    Tandis qu'une purée de pommes de terre bien écrasées au pilon de bois refroidissait dans son assiette, il était resté longuement absent, fixant la salière-poivrière aux récipients d'os réunis par une frêle corne de chamois avec inscription : "Souvenir de Lourdes". Lorsqu'il avait vu les assiettes de ses cousins déjà vides, il émergeait à peine d'une réflexion triste dans laquelle les propos de Gastounet faisaient leur chemin. Sans appétit, il avait tracé avec les dents de la fourchette, des traits horizontaux, puis verticaux, sur la purée aplatie à la forme de l'assiette, il avait ensuite tenté de la sculpter en forme de bonhomme : comme ce dernier ne lui plaisait pas, il s'était appliqué à manger très vite un bras, une jambe, la tête... pour ne plus le voir.
    Au rôti de porc, la conversation s'était animée, Élodie et Jean parlant de Saint-Chély qui apparaissait comme le paradis des vacances, et la Truyère, avec un certain endroit où on se baignait près d'une cascade, le viaduc de Garabit, un chef-d'œuvre d'Eiffel, l'architecte de la Tour, avaient éveillé des images nouvelles.
    Quand le silence s'établit, Olivier dit, comme ça, pour apporter sa quote-part à la conversation :

    "Avec Gastounet, on s'est jeté un coup de blanc derrière la cravate !
    - C'est du propre !" s'exclama Élodie.

    Olivier ne comprit pas le reproche. Encore une chose qu'il n'aurait pas dû dire !
    Las de faire des pas dans un aussi modeste espace, il finit par s'enfoncer dans l'unique fauteuil de cuir rouge à clous dorés. Jean, au moyen d'un crayon qu'il mouillait de salive, alignait des noms de chevaux, de propriétaires d'écurie, d'entraîneurs, de jockeys et des chiffres indiquant les poids, les handicaps, les places des chevaux dans leurs précédentes courses. Par association d'idées, Olivier lui demanda :

    "Dis, Jean, tu ne vas plus jamais chez Pierroz ?".

    Pierroz, c'était un bistrot au coin de la rue Ramey et de l'impasse Pers, quartier général de Jean avant son mariage. Il y retrouvait chaque soir une bande de jeunes de goûts voisins : apprentis, chenapans, oisifs patentés, bons garçons du quartier, durs de durs, spécialistes de la débrouille. Après un regard à la dérobée vers Élodie, il répondit à l'enfant :

    "Bien sûr que non. Tout ça c'est bon quand on est jeune !".

    Le café Pierroz gardait son genre, ses habitudes, ses fréquentations bien à part. Les connaisseurs le savent : il n'existe pas deux bistrots identiques à Paris. Des bruits, des odeurs, des manières d'être, des riens impalpables, des personnalités de tenanciers différentes les séparent. "Chez Pierroz", de grosses marchandes de quatre-saisons du genre Fréhel, avec jupe plissée noire et corsage bien plein et d'un beau brillant satiné, des pochards au nez en enseigne lumineuse, des Arabes couverts de tapis et portant le fez, des peintres barytons ou ténors en blouse blanche, des bouchers rougeauds au tablier taché de sang, des mécanos en salopette, des employés du Gaz en uniforme y menaient un tapage infernal métallisé par les bruits des appareils à sous. Des odeurs de café-crème, de vin rouge, de rhum et de bière, une buée continuelle autour des percolateurs sifflants, des bruits de verres et de tasses, des coups de gueule, des argots et des patois, des javas et des goualantes réalistes à la Damia et à la Berthe Sylva, avec contraltos râpeux et trémolos appuyés, tout contribuait à affirmer la chaleur humaine, la liberté individuelle, le droit d'énoncer ses opinions face à la foule. Le patron, d'origine savoyarde, y organisait de gigantesques parties de billard, de belote, de coinchée et de "tout atout sans atout" s'étalant sur plusieurs soirées, avec lots de volailles grasses bien plumées qu'il exposait à la meilleure place en leur laissant pour le décor quelques longues plumes au croupion. Par un humour bien local, on les baptisait Mistinguett, Cécile Sorel ou Joséphine Baker. Sur les vitres, Pierroz avait tracé au blanc d'Espagne : "Ici Poule au gibier". Ces concours, de tradition à Montmartre, se célébraient particulièrement chez lui et c'était un honneur que d'avoir son nom au palmarès de la grande ardoise.
    Mais l'enfant, posant sa question sur Pierroz, pensait aussi à une autre réjouissance qui s'y rattachait. Certains dimanches matin, du vivant de Virginie, Jean venait siffler le petit cousin Olivier qui se précipitait hors de la mercerie, une serviette-éponge et un morceau de savon à la main. Il l'emmenait à la piscine municipale de la rue des Amiraux. Il fallait partir très tôt car on y trouvait un monde fou et, après huit heures, on devait attendre très longtemps qu'une cabine fût libre. La caissière louait des caleçons de bain en toile rude, à la marque de l'établissement, qu'on nouait à la hanche par un cordon. Ils montaient dans les galeries entourant et surplombant le bain, suivaient un garçon en maillot de corps et en pantalon blanc qui marchait très vite et les faisait énoncer des initiales pour les inscrire à la craie sur une ardoise à l'intérieur de la porte, de manière à les identifier au retour.
    Jean disait à Olivier : "Surtout, retiens bien le numéro de la cabine !". L'enfant se sentait investi d'une grande responsabilité et, pendant tout le bain, se répétait des chiffres. Il y avait donc, à propos de cette réjouissance dominicale, la journée du 83, celle du 117, celle du 22...
    Après la course "au premier déshabillé" et la douche tiède et savonneuse suivie d'un jet froid à crier, ils se dirigeaient, fragiles, vers l'eau bleue à odeur de chlore, et descendaient d'un pas précautionneux les marches conduisant dans l'eau mouvante, La piscine, pour Olivier, ne représentait pas seulement le plaisir de barboter dans le petit bain jusqu'aux limites dangereuses où l'on perd pied, de recevoir une leçon de Jean, une main sous le menton et l'autre sous le ventre, de mettre la tête sous l'eau en se pinçant les narines et de s'ébrouer ensuite avec des ronflements de phoque, mais encore mille choses indéfinissables tant elles se mêlaient, l'impression que les soucis disparaissaient, que les corps étaient heureux, toute une féerie aquatique, bruissante de liquide fouetté, des "flocs" des plongeurs se répercutant comme une rumeur contre les carrelages et le toit vitré, des chansons venues des cabines de douche, des conseils de maîtres-nageurs guidant leurs élèves comme des bateaux au bout d'une longue perche, des coups de sifflet destinés aux imprudents et aux chahuteurs, des cris de filles recevant des paquets d'eau à la figure... Les noms des nages : le crawl, lover-arm stroke, la brasse, l'indienne, la planche, la brasse papillon, le tire-bouchon japonais, évoquaient des programmes : Olivier voulait apprendre à les nager toutes et même à en inventer de nouvelles.

    "Hé ! j'ai bu la tasse...".

    Parfois, Jean engageait la conversation avec une belle fille en maillot et ils restaient assis au bord du bain, les jambes pendantes. Olivier clignait de l'œil vers son compagnon et faisait "hum ! hum !" avec des airs entendus : Jean avait fait "une touche". Ou bien l'enfant rencontrait dans l'eau un camarade de classe et ils jouaient ensemble à qui arrivera le premier à l'escalier ou à qui ne se dégonflera pas de plonger d'une des marches.
    Mais les joies de l'eau mangeaient rapidement le temps et il fallait bientôt repasser à la douche (cette fois sans savonner), attendre le garçon de cabine, énoncer les fameuses initiales, faire la course pour se rhabiller, se passer le peigne mouillé, attendre son tour devant le miroir embué, et sortir, le corps léger, aérien, dans la rue. Ils s'arrêtaient alors chez Pierroz et commandaient de grands bols de café au lait avec une quantité incroyable de croissants dorés. Souvent des copains rejoignaient Jean, et l'enfant, la tête encore humide, se sentait fier de participer à leurs plaisanteries.
    Tout cela paraissait déjà lointain. Depuis son mariage, Jean avait déserté Pierroz et la piscine. Il posa son crayon et dit sur un ton fataliste : "On verra bien...". Les chevaux de Rothschild étaient dangereux. Il regarda Élodie qui cachetait soigneusement sa lettre, sortit son porte-monnaie et compta des pièces qu'il tendit à Olivier :

    "Tiens, c'est pour ton dimanche. Tu peux aller au cinoche. Et ne fais pas le Jacques !".

    L'enfant serra les pièces dans sa main et pensa que Bougras saurait en faire de belles bagues, mais qui seraient trop grandes pour ses doigts, et il embrassa Jean, puis Élodie sur les joues, de façon sonore, et trois fois comme en Auvergne. Ils eurent alors un sourire attendri, Jean dit : "Sois sage !" et Élodie ajouta cinquante centimes pour la pochette-surprise de l'entracte.

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