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Chapitre 03

    Si la rue connaissait ses heures de fête, elle possédait aussi ses acteurs. Ainsi ce personnage ébouriffé et riche en couleurs qu'était ce vieux routier de Bougras. Méprisant aussi bien l'argent que ses contemporains, il subsistait avec un minimum de travail en se livrant au pis-aller à des métiers épisodiques allant de l'emploi d'homme-sandwich à la tonte des caniches en passant par des collaborations avec des entreprises de déménagement, de pose de vitres ou de peinture. En bref, il donnait "des coups de main".
    S'apparentant comme tout individu à une race de chiens, il tenait, lui, du saint-bernard et du griffon pyrénéen. Assez grand, solide, mafflu, son visage rude disparaissait sous une broussaille pileuse descendant du haut des pommettes, ses cheveux retombant sur son front en une frange inattendue. Un nez couperosé et des oreilles violacées, des yeux d'anthracite pétillants et mobiles éclairaient cet ensemble touffu de poils noirs, blancs et roux mélangés. Vêtu été comme hiver de tricots superposés que recouvrait le velours noir à côtes des charpentiers, avec pantalon bouffant et serré à la cheville, il évoquait l'ouvrier de l'ancien temps, bougon et râleur, truffant ses rares propos d'expressions d'anarchiste désabusé.
    Lui aussi venait parfois à la mercerie, mais seulement pour demander à Virginie d'enfiler "ce sacré fil dans cette putain d'aiguille". Il en tirait ensuite de grandes longueurs pour pouvoir se livrer à divers travaux avec la même aiguillée. Il fallait le voir coudre alors, assis près de sa fenêtre en ronchonnant : c'était cocasse car son bras ne semblait jamais assez long pour tirer tout ce fil qui s'embrouillait.
    Il logeait au premier étage, au-dessus de la Blanchisserie Saint-Louis, dans une pièce de cet immeuble étroit. C'est là qu'il avait réuni pour améliorer son confort, le produit d'innocents chapardages : son mobilier se composait de chaises de square, de guéridons de café, d'un banc de métro peint en brun avec la réclame des magasins "Allez Frères" du Châtelet, et surtout de sa plus parfaite réussite : le haut d'un réverbère à gaz sur la vitre bleue duquel le mot "Police" se détachait en lettres blanches. Quant au lit, il provenait d'un terrain vague et son squelette métallique, mal réparé, jetait de temps en temps une note sonore. Comme par hasard, sa vaisselle portait la marque de cafés tels que "Dupont, Biard" ou "La Bière". Sur un établi de menuisier, on trouvait des pots en métal argenté jauni, des soucoupes avec indication de prix de consommations, des tasses marquées "Viandox", des verres à absinthe, un siphon en verre bleuté.
    Bougras défraya la chronique de la rue par son ambition d'élever des poules auxquelles il donna un superbe coq à crête écarlate qui, le matin, réveillait le quartier par ses cocoricos retentissants. La Police dut brandir des arrêtés municipaux. Furieux, Bougras répéta pendant un mois :

    "Et cet abruti de coq, je lui avais pourtant fait des objurgations instantes !".

    Comme il butait sur le mot "objurgations", il se mettait d'autant plus en colère. Ayant dû céder pièce par pièce son élevage, il décida de jouer de la trompette de cavalerie à sa fenêtre et quand un passant ou même un agent de police l'apostrophait, il criait d'une voix de stentor : "Vive la Sociale !".
    À la basse-cour succéda la bergerie : un matin, il ramena de Dieu sait où un mouton qu'il porta jusqu'à son logement. Nouvelles plaintes, nouveaux heurts avec les voisins et le propriétaire. Il dut revendre ce mouton qu'il appelait "Mon ami Azale". Maintenant, il élevait des cochons d'Inde et des lapins. En bref, dans la rue, il ne s'écoulait pas de semaine où l'on ne parlât de "la dernière de Bougras" : tonte d'un caniche sur un seul côté de manière à donner à la mémère l'impression d'avoir deux chiens, suspension de balais et d'ustensiles de ménage à ses persiennes, descente directe de sa fenêtre dans la rue au moyen d'une corde à nœuds (pour éviter les mauvaises rencontres dans l'escalier), etc....
    Ce matin-là, Olivier, un rayon de soleil faisant briller ses cheveux, était adossé contre le mur près de la mercerie fermée, à l'endroit où tous les jeunes du quartier gravaient ou dessinaient à la craie messages amoureux ou politiques, sans oublier la traditionnelle mention du mot de cinq lettres "pour qui le lira". De sa fenêtre, Bougras lui cria :

    "Hé, petit ! Attrape donc ces dix balles et va me faire la monnaie. Cinq pièces de quarante sous. Pas autre chose !".

    Le billet voleta et Olivier le cueillit comme un papillon. Quand il revint avec la monnaie demandée, il monta chez Bougras, habité par une certaine curiosité. Le vieux le fit asseoir sur le banc, frotta les pièces de deux francs avec les pouces, les soupesa, les regarda d'une manière particulière non comme s'il s'agissait d'argent, mais comme lorsqu'on examine du simple métal. Il en retint trois qu'il jeta sur son établi et plaça les autres dans une blague à tabac ronde en caoutchouc rouge qui lui servait de porte-monnaie.
    Il alla jusqu'à la fenêtre, se moucha dans un immense mouchoir à carreaux et jeta un coup d'œil vers la mercerie en bourrant une pipe recourbée à même le paquet de tabac gris grosse coupe. Quand il l'alluma, quand il tira sans se presser les premières bouffées bleues, la satisfaction se répandit sur son visage. Puis il regarda de nouveau dans la rue, à droite, à gauche, en face encore vers le magasin, et, se retournant, il faillit dire à l'enfant quelque chose en rapport avec son deuil, mais il ne le fit pas et lui proposa simplement un coup de vin en ajoutant aussitôt : "Mais non, c'est vrai, t'es trop jeune, trop délicat...". Il se versa un verre, but lentement et d'un seul trait, il frotta encore les pièces et jeta :

    "Secoue-toi, l'artilleur ! Tu vas m'aider... D'accord ?".

    Il annonça qu'avec ces trois misérables pièces, il allait confectionner des bagues belles comme de l'or. Il initia alors Olivier au maniement du burin et du marteau en emboutissant la première pièce sur un gros boulon. Il lui enseigna la manière d'agrandir l'anneau obtenu, et de lui donner forme en le martelant après l'avoir enfilé dans un fer rond. Il lima ensuite bien soigneusement les côtés et traça sur le dessus une surface plate destinée à recevoir éventuellement des initiales.

    "Prends de la toile émeri dans le tiroir !".

    Olivier se mit à polir le métal. Cela lui noircissait les doigts mais la bague brillait de plus en plus. Ils travaillèrent ainsi toute la matinée en silence. Vers midi, ils mangèrent du gros pain et un camembert très avancé que Bougras avait acheté "à profiter". Ils reprirent bientôt leur travail et, vers deux heures de l'après-midi, une première chevalière était prête et une deuxième en voie de l'être. Olivier béait d'admiration et il ne cessait pas de tourner et de retourner le bijou entre ses doigts.

    "Celle-ci, dit Bougras, c'est pour le contremaître de chez Dardart. J'en ai deux autres en commande. Et nous n'avons pas fini !".

    En fait, les bagues ne lui rapportaient guère. Ce qui lui plaisait, c'était le côté Système D et l'impression de faire une vacherie à l'État en transformant sa monnaie. Il écarta ses gros doigts noirs devant les yeux d'Olivier :

    "Tu vois ces mains. J'en fais ce que je veux. Je suis né fantassin".

    Cette phrase serait restée sibylline pour qui n'aurait regardé autour de lui : des cannes sculptées avec un serpent de bois les entourant et un cendrier décoré avec des balles de fusil évoquaient l'artisanat dans la tranchée. Il dit à l'enfant :

    "Et toi ? Montre tes mains !".

    Olivier tendit ses mains devant lui, les doigts levés, comme s'il mimait "Ainsi font font font les petites marionnettes". Bougras fit une grimace dédaigneuse et répéta :

     "Avec des mains pareilles, avec des mains pareilles...".

    Puis il sortit de l'herbe fraîche d'un sac pour alimenter ses clapiers qui se trouvaient au fond de la pièce. Olivier regarda les lapins et fit des mouvements avec son nez pour les imiter. Ensuite, il observa ses mains en se demandant ce que l'homme leur reprochait. Pendant plusieurs jours, il les agiterait ainsi sous ses yeux, les examinant attentivement et les comparants à celles des autres enfants sans trouver de réponse.
    Quand les trois bagues furent prêtes, le soleil était déjà un peu rose. Olivier se mordit la lèvre. Et Élodie ? Ne le voyant pas dans la rue, elle avait dû le chercher partout. Il dit rapidement :

    "M'sieur, il faut que je parte....
    - Bougras, j'm'appelle ! Et pas M'sieur"... Quand j'aurai besoin d'un coup de main, je te ferai signe. Et quand tu auras de vrais doigts, je t'en ferai une, de bague !".

    Bougras lui ouvrit la porte et Olivier sortit en faisant le geste d'enfiler des bagues à chacun de ses doigts.
    Dehors, il éprouva une curieuse sensation : le besoin de raconter sa journée à quelqu'un vers qui il tentait de se diriger alors que des forces hostiles l'en empêchaient. Cependant, son esprit se désembruma et il comprit que c'était à sa mère qu'il aurait voulu raconter tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait fait. Subitement, pour tenter d'échapper à l'impossibilité qui le contraignait, il se mit à courir très vite, les bras écartés, le visage offert, comme poussé par un vent de folie.
    Rue Bachelet, il essaya de passer entre les "deux dames" qui arrivaient en face, mais l'espace était trop étroit, il les bouscula, ne trouvant rien d'autre à dire pour s'excuser que : "Je fais l'aéroplane...". En regardant repartir Olivier, ses cheveux blonds flottant, la dame de droite dit à celle de gauche :

    "Ce qu'il est joli, ce petit !".

    L'autre la regarda sévèrement, haussa les épaules, la prit par le bras et l'entraîna avec un air de possession.
    Pour Olivier, "les deux dames" représentaient un mystère. Toutes les deux brunes, ayant le même visage sévère, la même coupe de cheveux à la Jeanne d'Arc, le même costume tailleur croisé très "strict", le même chemisier à cravate Club et les mêmes souliers à talons plats, elles ressemblaient à des sœurs jumelles et on ne pouvait les comparer à aucune femme du quartier. Un jour, Olivier ayant entendu dire par Lucien, l'homme aux postes de T.S.F. : "C'est... c'est un petit ménage !" cela avait donné naissance chez l'enfant à quelques idées imprécises où se mêlaient "femme de ménage", "pain de ménage", "ménagères" et l'expression "vivre en ménage". L'une d'elles, celle qui était moins hommasse, venait parfois à la mercerie et chaque fois lui caressait la joue en le regardant avec intensité et en comparant ses yeux verts à ceux de sa mère.

    "De la manière dont elle s'y prend, elle n'est pas près d'en avoir un, de gosse !" avait dit Albertine à Virginie.

    Et elles avaient pouffé de rire.
    Courir, pour Olivier, c'était presque obligatoirement contourner le pâté de maisons, parcourir les rues Bachelet, Nicolet et Lambert pour revenir rue Labat à son point de départ. Cet itinéraire était pour tous les enfants la représentation d'une piste de stade ; on disait : "J'ai fait deux fois (trois fois, quatre fois...) le tour !". Rue Lambert, la teinturière et son ouvrière, une bossue, écossaient des petits pois, laissant les cosses creuser le tablier écarté entre leurs cuisses et ouvrant les mains sur les petites billes vertes qui tombaient dans la bassine émaillée avec un bruit inoubliable.
    Plus loin, au coin de la rue Labat, Gastounet, l'ancien combattant, parlait de politique avec un égoutier enfoncé dans des cuissards noirs. Pour souligner ses argumentations, la moustache farouche et l'œil convaincant, il tiraillait l'ouvrier souterrain par le revers de son bourgeron tandis qu'un index persuasif pointait comme un poignard sur la poitrine de l'homme. Quand Olivier passa près d'eux en courant, Gastounet retira son index pour le porter à sa tempe et le faire tourner dans les deux sens : ce gosse était fou !
    À bout de souffle, Olivier finit par s'arrêter à hauteur de la mercerie, d'autant qu'il venait d'apercevoir son ami Loulou avec lequel il n'avait pas parlé depuis la mort de Virginie, les deux enfants se contentant d'échanger de graves signes de tête. Comme Olivier, Loulou allait sur sa dixième année. Loulou, on le dénommait aussi "Loulou tête-à-poux" à cause d'une énorme chevelure bouclée qui moutonnait au-dessus d'un visage très drôle, avec un nez à la retroussette, des yeux vifs. Fils d'un Russe blanc conducteur d'un taxi "Citron", il avait tous les caractères du titi parisien. Son vrai prénom était Serge, mais personne ne l'appelait ainsi.
    Pour l'instant, Loulou s'approchait furtivement du mur aux inscriptions. Immobile comme un chien d'arrêt, la main arrondie, il s'apprêtait à attraper une mouche qui se frottait les pattes de devant l'une contre l'autre. D'un geste rapide, il y parvint et la glissa dans le trou d'une de ces cages en mica que vendaient les marchands de couleurs. À travers le transparent jauni, on voyait une demi-douzaine d'insectes groupés sur un morceau de sucre sale. Avec une grimace, Olivier dit :

    "C'est dégoûtant !".
    "Et ta sœur ?" rétorqua Loulou en levant sa prison de mica face au soleil.

    À cette question, il était habituel de répondre : "Elle bat le beurre..." et cela continuait avec des enchaînements surtout ce qu'on pouvait battre avec un bâton. Ou bien, on disait : "Elle pisse bleu. T'as rien à teindre ?" ce qui coupait court à tout prolongement de la discussion. Olivier, en serrant la main que lui tendait Loulou, répondit seulement :

    "J'ai pas de sœur !".

    Ils marchèrent côte à côte, puis Loulou observa :

    "De sœur, tu n'en auras jamais...".

    Et comme Olivier s'exclamait : "T'en sais rien !". Loulou ajouta : "Réfléchis un peu".

    Ils s'assirent en bas des marches. En effet, Olivier réfléchissait. Il était habitué depuis longtemps aux mystères de la naissance. Son ami Capdeverre l'avait initié aux rapports physiques en faisant vulgairement coulisser l'index de sa main droite entre les doigts de sa main gauche fermée en anneau. Ensuite, Olivier, dégoûté, avait observé tous les couples mariés de la rue en essayant d'imaginer la chose. Par exemple que le vilain père Grosmalard puisse "faire ça" avec sa maritorne de femme lui semblait impensable. Et puis, un soir, alors qu'il jouait à la bataille avec Virginie, il avait jeté une observation sur les rapports du roi avec la reine et sa mère avait compris qu'il était temps de lui donner des explications. Elle l'avait fait sans avoir recours à des histoires de fleurs et de papillons, mais, tout simplement, en lui expliquant que l'amour, c'est bon comme quand on mange de la tarte aux prunes et qu'en plus, cela donne des enfants.
    Olivier finit par secouer la tête sur la pensée de la sœur qu'il ne pourrait jamais avoir, car cette impossibilité le blessait et lui donnait une idée d'irrémédiable affreusement injuste.
    Il demanda à Loulou des nouvelles de l'école, des copains, de Bibiche l'instituteur, du "dirlo" et des jeux de la "récré". Tandis que Loulou racontait avec force boutades des farces de préau, des plaisanteries d'écoliers, des menus riens innocents et même un peu bêbêtes qui les faisaient rire, Olivier revivait des sensations déjà lointaines : le crissement de la craie sur le grand tableau noir, la poudre blanche autour du chiffon quand un enfant avait la charge d'effacer les textes et les opérations d'arithmétique, les pupitres entaillés avec les reflets mordorés des taches d'encre luisantes comme des mouches bleues, le fond pâteux des godets en plomb que les femmes de ménage remplissaient toujours trop... Et sa place à lui, la troisième du deuxième rang, auprès d'un gros garçon surnommé Bouboule, était-elle vide ou y avait-on installé un autre écolier ?

    "Pourquoi tu ne viens plus à l'école ?" demanda Loulou.

    Olivier se passa la main dans les cheveux, se gratta au-dessus de la tempe et dit :

    "Ben, ben... c'est parce que je suis en deuil".

    Mais il n'était pas tout à fait sûr que ce fût la bonne raison. Il éprouva de la nostalgie en même temps qu'un soulagement inattendu. Il regardait la bouche de Loulou : quand son camarade parlait, elle se tordait un peu sur le côté et on voyait briller ses dents. Alors Olivier n'écoutait plus tellement ses paroles, il attendait le moment où les dents apparaîtraient.

    Il dit : "Écoute, Loulou...", puis, brusquement, il prit son copain par les épaules et l'embrassa sur la joue.

    Au "T'es dingue ?" du garçon, il ne sut que répondre et pensa à Gastounet faisant tourner son index sur sa tempe. Il rougit légèrement. Comment aurait-il pu expliquer à Loulou tout ce qu'il ressentait confusément ? Par exemple que dans cet univers devenu hostile, tout espoir n'était peut-être pas perdu, qu'il était resté un garçon comme les autres, qu'il aurait pu raconter à Loulou sa journée chez Bougras, que c'était "comme avant". Il tira de sa poche une bille de verre à spirales orange, belle comme un bonbon, et la fit sauter dans sa main.

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