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Chapitre 03-2

    La rue s'était peuplée. Sous les derniers feux du jour, les immeubles prenaient des tons mauves. En bas, au carrefour, les automobiles se faisaient plus rares. Parfois, au tournant de la rue Ramey, on entendait grincer le changement de vitesse d'un autobus. L'Araignée, toujours immobile, écoutait chanter Constantin Rossi en dodelinant de la tête. L'infirme ressemblait à cette vieille voiture à bras reposant sur ses brancards délabrés devant le "Bois et Charbons".
    Olivier marcha vers lui d'un pas résolu. Son paquet caché derrière le dos, il s'immobilisa. Et, brusquement, avec un automatisme presque comique, il lui tendit le sac et la pomme. Vite, L'Araignée les prit et les serra maladroitement contre sa poitrine. Il avait terriblement faim, mais il ne voulait pas manger devant les autres. L'infirme désirait aussi continuer d'écouter la T.S.F., avec l'espoir que de la musique succéderait aux fades romances. Il attendit la fin de la réclame de la Quintonine (sur l'air de la Cucaracha) et écouta André Baugé chanter "Le Pays du sourire" que le petit Ramélie parodiait en chantant à tue-tête :

     "Je t'ai donné mon cœur",
    "Un quart de beurre"
    "Et un chou-fleur...".

    Finalement, L'Araignée s'arrangea pour croquer discrètement la pomme en jetant des regards de reconnaissance à Olivier qui observait le travail de couture de Mme Papa assise sur un pliant près d'Albertine et de Gastounet qui fumait un niñas.
    Sur le trottoir de la rue Bachelet, les enfants faisaient tourner une de ces grosses toupies appelées "sabot" en la frappant de coups de fouet pour exciter sa course. Olivier s'approcha d'eux, les mains derrière le dos, en essayant de se faire le moins possible remarqué par ses ennemis de la rue voisine. Il y avait là le grand Anatole, avec son visage chevalin à la Fernandel, son pull à rayures jaunes et noires qui lui donnaient une allure de zèbre. (Anatole, le grand flandrin, à qui on criait cette scie publicitaire : "Anatole pot à colle qui ne connaît pas l'Dentol !"). On voyait encore Nana, une fillette qu'il avait fallu tondre (pour les poux), Capdeverre, le fils du flic, avec ses cheveux coupés en brosse et sa tache brune sur la joue, Ramélie, dont le père, boucher au coin de la rue, vendait à ses coreligionnaires de la viande strictement "kachère" (Olivier croyait que c'était une variante de "pas chère"), Jack Schlack, Riton, Toudjourian qui mâchait du chewing-gum, le môme Albert, tout fier parce que son frère aîné lui prêtait son triporteur, deux des fils Machillot, d'autres encore.
    En fin de journée, une trêve s'était établie entre ceux de la rue Labat et ceux de la rue Bachelet et il était même venu des garçons et des filles des rues Lambert, Nicolet et Lécuyer. Pourtant, les lance-pierres dépassaient des ceintures, certains portaient des poignets de force en cuir à lacets comme des héros de western ou des débardeurs, des pattes à la Corse couvraient les tempes, on roulait des épaules, on prenait des airs hargneux à la James Cagney. Olivier regarda la toupie en connaisseur, dit "Salut !" avec un coup d'index contre son front et s'efforça d'imiter, le plus discrètement possible, les gestes des "casseurs". Il jetait de temps en temps un coup d'œil derrière lui pour préparer une fuite éventuelle, mais on le laissa tranquille. Les garçons étaient trop occupés à ricaner en désignant les fillettes qui passaient devant eux en se tenant par le bras. Ils disaient : "Vise un peu la sauterelle !" et ils prenaient des airs méprisants en prononçant des mots grossiers qui se terminaient par "asse".
    Tandis que la toupie continuait à tourner comme une souris folle, la conversation dériva sur le "jiu-jitsu" et le "catch as catch can" qu'on jugeait inférieurs en brutalité au pancrace, puis on imagina des combats entre un catcheur comme Deglane et un boxeur comme Carnera ou un haltérophile comme Rigoulot, chacun apportant son point de vue dans la discussion. La conversation s'interrompit sur une interjection d'Anatole :

    "V'là Mac !".

    C'était en effet leur aîné, le beau Mac, qui sortait de l'immeuble du 77 en toisant les gens de la rue. Hâbleur, il s'approcha d'eux en se dandinant, avec toujours la même lueur méchante et ironique dans les yeux. Les enfants s'écartèrent en l'observant de côté et il dit :

    "Alors, les cloches ?". Il se pencha, cueillit la toupie au vol et la fit sauter d'une main à l'autre. Les plus grands se mirent à murmurer. Alors il se planta devant eux, repoussa son chapeau en arrière et jeta dédaigneusement :

    "Des crosses ?".

    Comme aucun ne répondait, il observa : "C'est bien." Puis il jeta la toupie en l'air, shoota de côté, la rattrapa et, d'un nouveau coup de pied, l'envoya en bas de la rue. Puis il ajusta sa cravate, replaça son chapeau en avant et s'éloigna en riant. "Eh, va donc !" lui cria Toudjourian, mais comme le caïd se retournait, il regarda ailleurs en faisant semblant de rien. Quand l'homme fut assez loin, Capdeverre dit superbement :

    "Mac, c'est qu'un barbeau !".

    Mais Mac avait fait surgir des idées de bagarre. Chacun était mécontent d'avoir cédé devant lui et voulait se venger sur un autre. Il y eut quelques bousculades et Olivier jugea bon de s'éclipser, non qu'il eût peur, mais parce qu'il portait le deuil.
    Toute la rue était musicale, frémissante de musique braillarde et de refrains. L'enfant éprouva l'envie de marcher, de s'éloigner de cet îlot bruyant. Il passa devant Albertine, Mme Papa, Mme Chamignon, Gastounet, sans les voir. Il aperçut le beau Mac en bas de la rue qui cherchait un taxi en donnant des coups de sifflet entre ses doigts. Olivier se demanda où il pouvait bien aller la nuit et s'efforça un instant de copier sa démarche.
    Les mains dans ses poches, l'enfant tâtait ses osselets, une pince à linge, le clou recourbé, des ficelles, des élastiques qu'il tendait entre deux doigts. La civette du tabac "L'Oriental" l'attira et il entra dans l'établissement encombré sans qu'on lui prêtât attention. Les gens étaient attablés devant des demis de bière mousseuse, le sol était jonché d'écorces de cacahuètes, d'emballages de cigarettes et de détritus de toutes sortes qui se mêlaient à la sciure fatiguée. Une odeur chaude de tabac, de café, de liqueur, de parfums féminins se répandait. Les rires retentissaient, ponctués par les chocs des boules de billard, les commandes des garçons en gilet noir, le grelottement des dés dans les cornets de cuir fauve, les toussotements des percolateurs, la voix brisée d'un phonographe. Les bouteilles de liqueurs et d'apéritifs sucrés, les verres étincelants alignés par rangs de taille, la boule nickelée où les garçons rangent leurs serpillières, le cercle de métal des guéridons de marbre, le zinc du comptoir, tout projetait des scintillements splendides.
    Émerveillé, Olivier s'approcha de jeunes gens qui jouaient à la grue. La fascination du jeu, l'attente hasardeuse donnaient de la gravité et de la fixité aux regards. L'appareil de métal, enfermé dans sa cage de verre, saisissait rarement un objet, mais les briquets, les étuis à cigarettes, les peignes de poche, les bijoux de pacotille reposaient sur un lit de pastilles colorées de médiocre qualité : à chaque voyage de la grue que le joueur dirigeait au moyen d'un bouton, la pince chromée saisissait quelques-uns de ces galets comestibles pour les lâcher dans la trappe. Il suffisait alors de faire basculer le tiroir de réception pour les recueillir, ce qui était généralement le lot des enfants. Aussi Olivier put-il, entre deux parties, en emplir le creux de sa main et mâcher cette sucrerie fade.
    Comme toujours, on finit par s'apercevoir de sa présence. Un garçon brun à fine moustache lui jeta un coup de torchon sur les cuisses que suivit un "Caltez, volaille !" impératif. Dehors, Olivier hésita. Il était trop tôt pour rentrer. Il pouvait se diriger vers le boulevard Ornano en descendant la partie inférieure de la rue Labat, vers La Chapelle par le boulevard Barbès, vers le boulevard Rochechouart par la rue de Clignancourt. Dans ce dernier cas, il suivrait les boulevards animés et illuminés vers ces relais qui se nomment Pigalle, Blanche, Clichy, enfilerait la belle rue Caulaincourt et reviendrait à son point de départ. Mais il rejeta tous ces itinéraires qui l'auraient conduit vers la foule. Il resta un instant à réfléchir, appuyé contre la grille protectrice d'un marronnier en face du "Café des Artistes". Ce lieu était plus calme que "L'Oriental". À la terrasse, on voyait des familles, des hommes gras qui jouaient à la manille, au zanzi, au jaquet, en buvant de la bière dans des chopes pansues aux anses solides.
    Pourquoi, brusquement, alors qu'il ressentait la chaleur des autres, en lui vibra une corde qui rendait un son blessé ? Atteint par la mélancolie, Olivier, sans mère, sans sœur, pensa que durant des soirs et des soirs, il errerait ainsi dans la nuit à la recherche de quelque chose qu'il ne pourrait jamais rejoindre, se réchauffant mal, comme aux braseros d'hiver, à des foyers étrangers, les siens étant éteints à jamais.
    Il ne sut que faire de son corps. Il s'aperçut avec tristesse que trop de chemins, trop de rues s'offraient à son caprice et que prendre l'un ou l'autre n'avait pas d'importance. Il pensa à la nuit plus noire que la nuit de sa cachette dans le cagibi des escaliers de la rue Becquerel. Or, le soir, l'immeuble restait fermé. Il enfila la rue Lambert parce qu'elle était la plus proche. Un petit vent sec faisait claquer le drapeau du commissariat de police. Il alla jusqu'aux escaliers Becquerel et gravit les marches, trouvant là un moyen d'échapper à lui-même. Au passage, il reconnut l'immeuble au cagibi, le bureau des Contributions directes où Virginie venait payer ses impôts, l'hôtel Becquerel dont l'enseigne lumineuse se détachait verticalement. Arrivé au faîte, il se retourna pour regarder Paris.
    Toute la ville semblait ronronner comme un gros chat. Elle cachait tant de mystères que l'enfant qui les pressentait en fut effrayé. Il se sentit à la fois misérable et fort, comme s'il était le maître de la vie nocturne et ne pût exercer sa puissance. À un moment, il eut envie de se laisser glisser sur la rampe jusqu'en bas et de rouler encore, de rouler jusqu'à l'anéantissement. Il croisa les bras pour se protéger et sentit le brassard de deuil sur la manche de son pull-over. Il le tira jusqu'à le découdre en partie. Alors il se mit à courir dans la rue haute pour échapper à sa hantise.
    Rue des Saules, il s'attarda devant la maison rustique du Lapin à Gill devenu "Lapin Agile", parce qu'elle lui donnait une idée de la campagne, Jean lui ayant appris qu'autrefois Montmartre était un village. Devant la porte de la maison, assis sur un banc, se tenait toujours un vieil homme à barbe blanche. Virginie avait dit à l'enfant que c'était le Père Noël et il l'avait longtemps cru, mais les gens de la rue l'appelaient le "Grand Frédé" et lui témoignaient de la considération.
    Olivier suivit des rues mal pavées, faiblement éclairées, et longea les tapis poussiéreux de vastes terrains vagues. Tous avaient des noms que seuls les enfants connaissaient : le Terrain de la Terre glaise, le Terrain des Tuyaux, le Terrain de la Dame seule, le Terrain des Souterrains, le Terrain des Macchabées. Ces lieux-dits représentaient les dernières terres vierges de Paris, mais ils portaient tous des pancartes : "Terrain à bâtir", et disparaissaient peu à peu sous des immeubles. Dans ceux qui subsistaient, des clochards installaient leurs campements, des couples se pressaient aux creux des mouvements de terrain, des manouches y faisaient leurs affaires et on parlait de rendez-vous d'apaches. Parfois aussi, les gens des rues voisines venaient la nuit y déposer subrepticement de vieux fourneaux, des sommiers éventrés, des gravats, afin d'économiser le pourboire qu'ils auraient dû donner aux éboueurs chargé de les débarrasser.
    Des rues aux noms pas encore trop célèbres, simples et accidentées, comme on en trouve autour de toutes les hautes cathédrales : rue Saint-Vincent, rue de l'Abreuvoir, rue Girardon, rue Saint-Éleuthère et, à chaque tournant de rue, au-dessus de chaque maison basse, la masse blanchâtre de la basilique aux dômes arrondis. Olivier parcourait le labyrinthe, effaré, inquiet, curieux, sans savoir qu'il devenait la proie d'un émerveillement durable. Quand un passant attardé, un couple, des noctambules, quelques-uns des rares touristes qui montaient là, le croisaient, il sifflotait "Les Gars de la Marine" pour se donner du courage, ou bien il appuyait son dos contre une porte cochère, enfonçait ses mains dans ses poches, arborait un air placide, comme s'il prenait le frais devant sa demeure. Des chiens passaient, le nez au ras du sol, avec une sorte de précipitation désordonnée justement parce qu'ils couraient après rien.
    Au centre de ce dédale de rues, comme un hameau aux demeures illuminées dans une plaine désertique, la place du Tertre avec les lueurs rougeâtres de ses cabarets d'où s'échappaient des rumeurs, des airs d'accordéon, des chants, des cris, des rires, parfois un monologue dont l'enfant cueillait quelques mots au passage en s'en approchant timidement, par à-coups, reculant, revenant, enfilant une ruelle, puis une autre, et toujours rejeté comme une phalène vers cette place qui l'attirait.
    La nuit se parait de voiles violets. Le vent qui soufflait prenait des allures incongrues. Au ciel, on aurait pu compter les étoiles. Les rues étaient désertes. Elles présentaient des aspects biscornus et médiévaux. Derrière les murs, on imaginait des asiles, des couvents, des dortoirs sombres, des lieux de retraite austères. Olivier longea un mur, se courba sous une fenêtre et s'assit en tailleur derrière une pile de chaises et de tables en métal couleur caca d'oie qui formaient un rempart. Au-dessus de sa tête, entre des persiennes, passait la fumée des cigarettes ; elle devenait la représentation concrète du brouhaha. Dans la masse sonore, brusquement un refrain émergeait : "Nini Peau de Chien" ou "À Ménilmontant" ou bien des couplets grivois, "Les Filles de Camaret" ou "Monsieur le Curé aime la bergère", repris en chœur. Puis on racontait des histoires lestes que l'enfant ne comprenait pas et qui provoquaient des rires épais, ceux plus aigus et prolongés des femmes perçant parfois. À un moment, le silence se fit car une voix mâle, à la Bruant, récitait des vers :

    "Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure"
    "Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu",
    "Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu"
    "Parce que je suis pâle et parce que je pleure...".

    Pour l'écouter, les fêtards s'étaient tus. Olivier entendait ces vers sans bien en saisir la signification, mais les accents de solitude le faisaient frissonner. Le mètre, les rimes évoquaient les "récitations" qu'il apprenait en classe, et pourtant, c'était autre chose. La voix du récitant, grave et forte, avait des rudesses campagnardes, mais dans sa déclaration bourrue, il mettait la société et le sort contraire en accusation :

    "Je les aime pourtant comme c'était écrit"
    "Et j'ai connu par eux que la vie est amère",
    "Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère"
    "Et qu'il n'est pas de cœur qui entende mes cris...".

    Olivier se mit à penser à Virginie. Elle se promenait en regardant les rayons de la mercerie, elle l'observait pensivement. C'était comme si elle tendait ses mains vers lui et ne puisse le rejoindre. Et lui aussi essayait de trouver ses mains perdues dans un épais brouillard. Il revit la terre sèche de Pantin qui avait laissé sa main empoussiérée et eut l'idée d'une souffrance intolérable. Il crut entendre des gémissements venus de plus loin que la vie, comme s'il subissait éveillé un de ses cauchemars nocturnes.
    Puis Virginie elle-même s'approcha de lui. Elle portait une robe gris-bleu en soie, une courte étole de fourrure claire était posée sur ses épaules. Ses cheveux brillaient comme un casque et ses yeux, ses lèvres semblaient éclairées. Elle se pencha et dit d'une voix venue des étoiles :

    "Que fais-tu là ? Il faut rentrer maintenant...".

    Il ouvrit les yeux. À l'image de Virginie, se substitua celle d'une femme lui ressemblant. Olivier la connaissait pour l'avoir vue dans la rue. Il la regarda avec des yeux embués. Elle portait un sac de soirée noir et soyeux, orné de perles de jais.

    "Il faut aller dormir, mon petit !".

    Elle se pencha, lui prit la main, l'obligea à se glisser hors de son rempart, lui proposa de le raccompagner chez lui. Un peu plus loin, un homme attendait en fumant un cigare dont le feu trouait la nuit.
    Debout, Olivier sentit ses jambes flageoler. Dans le cabaret, les bruits s'apaisaient. Il respira très fort, arracha sa main de celle qui la tenait et, brusquement, il se mit à courir, à courir dans les rues qui descendaient et accéléraient sa fuite, la bouche pleine d'air frais, la poitrine douloureuse. Il ne s'arrêta qu'à la rue Labat devant le 77 où il appuya très fort sur le bouton de la porte.

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