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Chapitre 02

    Les gens du quartier présentaient des visages différents selon les heures de la journée. Tôt le matin, c'était la grande migration des ouvriers et des employés. Ils se hâtaient avec des airs endormis, comme si la nuit, au lieu de manger leur fatigue, les avait chargés d'un nouveau fardeau. Le soir, au retour, les traces d'une journée de travail se lisaient sur leurs visages. Les hommes montraient un teint terreux. Sur les visages pâlis des femmes, le rouge à lèvres et les fards paraissaient plus criards. Tous ne retrouvaient la gaieté que pendant la "semaine anglaise" qui venait de naître en France : le samedi après-midi, les hommes flânaient, les mains dans les poches, avec des airs insouciants ; le dimanche, rasés de frais, vêtus de costumes amples, aux revers et aux pantalons larges, cravatés de couleurs voyantes, ils allaient jusqu'à chanter un refrain : "Le Chaland qui passe" ou "Dans la vie faut pas s'en faire". Ils discutaient entre eux, par groupes, du sport, de cyclisme et de boxe surtout, des courses de chevaux, du cinéma, de la politique ou du syndicalisme. Il suffisait que traînât une boîte de conserve vide pour qu'après un premier coup de pied, une partie de football s'organisât à grand renfort de feintes et de shoots vers des buts approximatifs, le métal chantant sur les pavés. Ou bien on chipait une casquette et on se la passait dans d'aimables chahutages. Ce monde semblait trop jeune pour qu'on s'y souciât de dignité.
    Et pourtant, on disait encore le "Vieux Montmartre" : celui-là, il existait plus volontiers là-haut, du côté des chansonniers du samedi et des peintres du dimanche, dans la nostalgie du village d'avant la guerre, avec des marlous à la Carco, mais pas dans ces ruelles étagées sur la colline. Malgré la grande quantité de vieilles gens, ce monde semblait neuf, neuf parce qu'il était pauvre, composite, cosmopolite, donc prêt aux conquêtes. Malgré les coups durs, le chômage, les grèves, les mises à pied, n'ayant rien à perdre, on vivait d'un espoir toujours renouvelé par une sorte de bonne santé née comme une chanson de l'air des rues.
    Les soirs d'été, les anciens s'asseyaient devant les portes des immeubles autour des concierges. Ils arrivaient en traînant leurs chaises, souvent choisies parmi les plus belles du logement : on voyait celles cannées qui accompagnent les buffets Henri II, d'autres en bois courbé, mais aussi des pliants, parfois un banc de couturière ou même un fauteuil. Les hommes, en gilet ouvert et les manches retroussées, se plaçaient à califourchon, les coudes posés sur le dossier en fumant leur pipe. Parfois, une femme mangeait lentement sa soupe dans un bol qu'elle tenait à la main comme à la campagne. Certains jouaient au jaquet, mais ils étaient surtout réunis là pour la conversation qui restait lente et languissante quand il ne s'agissait pas de la dernière guerre ou de la politique avec les noms de Pierre Laval, de Briand qui venait de mourir, de Hitler, de Mussolini, du Négus, de Staline. Sur tout cela planait l'ombre d'une guerre future mais on n'y croyait pas vraiment : avec les moyens de la guerre moderne, avions, chars et gaz asphyxiants, ce serait trop horrible et seul un fou pourrait y entraîner son pays. Parfois la discussion s'envenimait et chacun, croix-de-feu ou communiste, faisait valoir ses mérites civiques, les phrases commençant par des "Moi, monsieur, je...". Les étrangers écoutaient avec scepticisme et évitaient d'émettre des opinions trop tranchées car quelque nationaliste leur aurait jeté : "Si la France ne vous plaît pas, on se demande ce que...". Des fenêtres, surtout celles donnant sur le rez-de-chaussée, on entendait la T.S.F. mise en sourdine et qu'il fallait régler de temps en temps à cause des parasites. Les gros postes aux formes tarabiscotées diffusaient à qui mieux mieux du Paris-Tour Eiffel, du Radio-Vitus ou du Poste Parisien, mais on ne les écoutait pas toujours. On était là pour "prendre le frais".
    Une atmosphère gaie régnait alors. Les enfants, imitant le "Bol d'Or de la Marche" qui tourne autour du Sacré-Cœur, se contentaient de faire le tour du pâté de maisons, les poings serrés à hauteur de la poitrine et balançant les coudes avec des allures de canetons frileux. Des groupes de jeunes, répartis selon les âges, discutaient aussi, taquinaient les filles ou essayaient des prises de catch à la Deglane, des uppercuts ou des gauches à la Marcel Thil ou à la Milou Pladner. Les adolescents se tenaient généralement assis en haut de la rue Labat sur les marches de l'escalier dégradé n'aboutissant qu'à un promontoire où des orties poussaient parmi les détritus.
    Pour la rue Labat, c'était un temps de liesse. On aurait pu se croire loin de Paris, dans un petit village grec ou à la "passagietta" des cités italiennes, avec quelque chose de moins cérémonieux, de moins convenu que remplaçaient la gouaille, la bonne humeur et le débraillé, un rien de vulgarité aussi, mais saine et naturelle.
    Il existait un langage particulier qui empruntait à l'argot, mais s'apparentait surtout au parler populaire à base de sobriquets, d'images et de traits rapides. Les cheveux passés à la gomina Argentine ou au Bakerfix, les jeunes employaient des tournures plus précieuses, mais n'évitaient pas quelque "Ça boume ?" quelque "Mon pote !" ou quelque "P'tite tête, va !". On parlait du "bisenesse", de la "boîte", de la "piaule" et le patron était le "singe". On disait "môme" avec tendresse, "gonzesse" avec mépris. Les désignations familiales empruntaient au latin : le "Pater", la "mater" ou à d'obscures transformations : le "frangin", la "beldoche", le "beaufe" quand ce n'étaient des termes campagnards : "le pépé et la mémé", "le tonton et la tata", ce dernier terme étant aussi employé pour les homosexuels.
    On ne voyait que groupes animés, qu'enfants tapageurs, toute une flottille de gens et, aux fenêtres, les spectateurs contemplaient une véritable scène de théâtre comme dans une comédie interminable et sans cesse recréée.
    Telle était la rue aux soirs d'été. Et c'est ainsi qu'Olivier, qui avait fini par sortir de son réduit, la retrouva. Il resta quelques instants au coin de la rue Bachelet, tout seul, appuyé contre un bec de gaz, puis il enfonça ses mains dans ses poches et s'efforça de prendre un air naturel. Sur la manche gauche de son pull-over, Élodie avait cousu un brassard de deuil trop large pour son bras. Nanti de cette signalisation, il savait, qu'il ne pouvait pas se mêler aux jeux des garçons de son âge. Aussi se dirigea-t-il du côté des vieux, se plaçant entre la fenêtre d'Albertine et le magasin fermé, les mains derrière le dos et feignant d'être intéressé par la conversation d'Albertine de la vieille, élégante et précieuse Mme Papa (diminutif d'un nom grec très long) qui ne sortait jamais sans chapeau, de Lucien le Bègue, sans-filiste et réparateur de postes de T.S.F., et de Gastounet, ainsi appelé parce qu'il ressemblait vaguement au président Doumergue et aussi parce que ses resucées patriotiques d'ancien poilu s'apparentaient à une idée tricolore de la République.
    Mme Papa, quand elle ne parlait pas d'un petit-fils chéri qui faisait son service militaire dans l'Est, tentait de mettre la conversation sur des pièces de théâtre qui s'appelaient "Le Sexe faible" avec Marguerite Moreno ou "Domino" avec Louis Jouvet. Sa commère, Albertine Haque, un tant soit peu féministe, parlait des exploits de Maryse Bastié et de Maryse Hilsz, en les confondant, puis enchaînait sur l'absence de vote pour les femmes. Aussitôt, Gastounet, frottant du pouce toute une mercerie de décorations, jetait vulgairement : "Non, mais ! Qui c'est qui l'mouille le mur ? Qui c'est qui s'fait tuer à la guerre ?".
    Quand ils s'aperçurent de la présence de l'enfant, ils échangèrent des regards significatifs. Gastounet redressa le crayon qu'il portait sur l'oreille comme un épicier et dit tout à trac :

    "Alors, citoyen. N'oublie pas que l'homme mûrit devant l'épreuve...".

    Olivier crut entendre Lucien le Bègue murmurer pour lui seul : "Que... que... quel œuf !". Il aimait bien Lucien, disant de lui : "C'est mon pote !", ce qui représentait beaucoup. Dégingandé, osseux, vêtu en toutes saisons d'un pantalon taillé dans une couverture de l'armée et d'un chandail tricoté à mailles lâches qui lui tombait jusqu'à mi-cuisse et qu'il tiraillait sans cesse, Lucien partageait son temps entre une femme étique, atteinte de tuberculose pulmonaire, un misérable bébé, et surtout des postes de T.S.F. à galène ou à lampes dans une pièce pleine d'antennes sans cesse améliorées, d'antifading de sa composition pour mieux écouter Lyon-la-Doua ou Bordeaux-Lafayette. Son infirmité de parole lui valait des plaisanteries qui l'irritaient et ne faisaient qu'accentuer son bégaiement. Par exemple, on engageait la conversation avec lui sur un ton aimable et tandis qu'il vous répondait, on tournait un bouton de sa veste comme pour régler un poste de T.S.F. Dès lors, Lucien, fasciné par ce bouton tourné et retourné entre deux doigts bégayait de plus en plus.
    Il contourna le groupe formé par ses voisins installés sur leurs chaises et vint auprès de l'enfant pour lui passer le bras autour des épaules, mais Olivier eut un geste de recul, celui, d'un chat sauvage qu'une main effleure par surprise. Lucien toussa, tira sur son chandail qui descendit un peu plus bas encore : bientôt ce serait une robe. Il chercha une phrase courte, mais ne trouva que : "Bon gars, bon gars..." qu'il pouvait assez bien prononcer.
    Une bonne heure s'écoula avant qu'Olivier songeât à changer de place. Parfois, un camarade lui adressait un signe et il répondait : "Salut !". Il ne ressentit qu'un choc : c'est lorsque Capdeverre, qui avait cette manie, commença à graver ses initiales sur les volets de la mercerie, mais Albertine lui dit d'aller faire cela ailleurs.
    La nuit tombait peu à peu et les êtres, les choses perdaient leurs apparences, les contours devenaient moins nets, tout paraissait flou comme sur une de ces vieilles photographies qui jaunissent sur les cheminées. Maintenant à un moment ou à un autre, quelqu'un rentrerait chez lui en bâillant, en disant : "À chloff !" ou "Au pageot !" et tous les autres, tirant paresseusement leurs chaises, l'imiteraient. Seuls resteraient quelques jeunes et, çà et là, des couples chuchotant dans l'ombre.
    Olivier n'attendit pas cela pour s'éloigner. Il marcha dans les ruelles mal éclairées où les chats se poursuivaient, où les becs de gaz jetaient sur les trottoirs des ronds de lumière jaune. Les bruits s'étaient apaisés, avec seulement au passage une conversation ensommeillée derrière des volets, des entrechocs d'ustensiles de ménage, le soliloque d'un ivrogne ou le grondement lointain d'un moteur. Il entendit le glissement des bicyclettes de deux agents en pèlerine et se cacha dans l'encoignure d'une porte cochère avant de reprendre sa marche indécise.
    Il aurait pu ainsi déambuler toute la nuit pour goûter son apaisement, regardant un arbre maigrelet sur un fond d'affiches multicolores avec les tigres du cirque Amar, ou cherchant la Grande Ourse dans le ciel, mais la fatigue se faisait sentir, et aussi la faim. Il se souvint qu'il n'avait pas dîné. Jean et Élodie l'attraperaient, prononceraient le mot de voyou. Après un soupir, il revint vers la rue Labat. Des fenêtres étaient encore éclairées. Il les vit s'éteindre l'une après l'autre. Ernest, le gros patron du café "Le Transatlantique", avec ses moustaches mérovingiennes, chassait un dernier pochard avant de poser des barres de fer sur ses volets. Devant les persiennes d'Albertine, un couple se serrait et la femme, l'oreille contre le bois, devait écouter les paroles et les bruits de baisers.
    Après avoir sonné, Olivier pénétra dans le couloir de l'immeuble du 77, le plus élevé, le plus moderne de la rue. ll s'arrêta dans le noir, hésitant à appuyer sur le bouton de la minuterie. Ses yeux s'habituant à l'obscurité, il distingua les grandes fleurs évanescentes en céramique qui ornaient les murs. Il avança le plus lentement qu'il put, les bras tendus devant lui, comme lorsqu'on joue à l'aveugle. Il aurait dû crier son nom puisque la concierge venait de lui donner le cordon. Il imagina sa présence dans un lit, guettant les bruits, derrière cette porte à vitre dépolie, et il frissonna légèrement.
    Son cousin Jean était conducteur d'imprimerie (sur des machines mystérieuses qui s'appelaient "Gordon, Centurette, Minerve, Victoria" ou "Phénix"). En attendant qu'une décision fût prise, il l'avait provisoirement recueilli. Âgé seulement de vingt-quatre ans, il venait de se marier et avait contracté des dettes. La crise économique le menaçait de continuelles mises à pied. Brusquement, le vendredi soir, son patron lui disait :

    "Tu ne viendras pas la semaine prochaine !".

    Alors, il allait faire la queue devant les studios de la rue Francœur pour tenter de trouver un emploi de figurant (on le voyait dans "Soir de rafle" et il n'en était pas peu fier !) en se recommandant d'un ami nommé P'tit-Louis. Comme il était assez joli garçon et ressemblait à l'acteur Albert Préjean, on le retenait parfois. C'était un être pacifique, droit de caractère, indécis, timide, et qui, sans aide, avait élaboré une philosophie quotidienne, assez courante dans le quartier : il avait décidé, une fois pour toutes de fuir les complications et de se fixer dans une existence monotone, sans ambitions et sans surprises, son destin idéal était contenu dans une expression imagée : "Vivre en Père Pénard".
    Il avait été cherché en Lozère, à Saint-Chély-d'Apcher, une "Barrabane" (ainsi appelle-t-on les habitants de ce village en souvenir de barres médiévales et courageuses qui repoussèrent l'Anglois), une Élodie brune et jolie comme un bouquet, aux yeux couleur ardoise, à la bouche mûre et attirante comme une fraise, au corsage bien rempli, pleine de vivacité et qui faisait retentir le logement de ses sonorités méridionales. Ils vivaient main dans la main, yeux dans les yeux, sachant bien qu'il en serait ainsi toute leur vie.
    Ils ne rejoignaient la foule que pour le cinéma du samedi soir, toujours au "Roxy-Palace", rue de Rochechouart, où, en plus des deux films présentés, on donnait toujours une attraction : c'était tantôt un illusionniste, un fakir ou un jongleur, tantôt des vélocipédistes, tantôt un de ces descendants du pétomane, comme l'homme-
aquarium qui avalait des grenouilles et des poissons rouges pour les rejeter ensuite merveilleusement vivants et, aux grands jours, une vedette en représentation : Jean Lumière et "La Petite Église", Jean Tranchant et "Les Prénoms effacés", Lys Gauty et "La Guinguette a fermé ses volets", Lucienne Boyer et "Si petite". La société n'était pas encore consommatrice et seul le "Cinq et Dix" (tout à cinq francs, ou à dix francs) du boulevard Barbès pouvait donner une idée de ce que serait le Supermarché. On s'émerveillait facilement, on riait de peu, et ces soirées enjolivaient la semaine. La grande ambition du couple était, aussitôt les meubles payés, d'acheter deux bicyclettes ou un tandem pour pédaler sur les routes.
    Dans cette économie difficile, Olivier posait maints problèmes. Pour se donner une illusion d'amélioration du niveau de vie, le couple était passé du pain fendu avec pesée au pain boulot, puis la fantaisie, et de faibles moyens pécuniaires obligeaient à de constantes rétrogradations. Atteindrait-on jamais au luxe de la baguette !
    Quand l'enfant s'accoudait auprès des amoureux à la table de palissandre, ils lui adressaient un sourire aimable, mais qui devenait vite trop pensif. Des feuillets de chansonnettes étalés devant eux, ils s'efforçaient de chanter en duo "Marilou qu'il fut doux le premier rendez-vous", et Olivier ajoutait un "Bad zoum !" qui ne suffisait pas à disperser, l'exotisme du "Ciel clair de Sorrente un beau jour" ou de "C'est à Capri que je l'ai rencontrée". Quand les têtes de Jean et d'Élodie se cherchaient, quand les bouches se rapprochaient, l'enfant comprenait qu'il devait aller jouer et trouvait rapidement la permission de filer dans la rue.
    Assis sur la première marche de l'escalier, celle qui est en pierre, les poings sous le menton, il tenta de rassembler ses idées, mais vit surtout des images floues, des formes vagues, des objets lui appartenant et qui peu à peu se précisaient. La nuit distillait de lentes terreurs et il se terrait en lui-même, tressaillant aux bruits de tuyaux, ou aux craquements du bois.
    Dans le deux-pièces-cuisine bien propre, orné d'un papier peint à colonnes torses et fleuris remontant vers la retombée du plafond blanc bleuté et arrêté en bas par une frise de papier vert pomme au-dessus de la plinthe, un renfoncement de la salle à manger formait une alcôve protégée par une porte dépliante à trois battants avec petits carreaux recouverts de vitrophanie. Olivier couchait là sur un divan-lit encastré dans un mince assemblage de bois plaqué façon macassar, avec rayonnages pour livres et bibelots. Ce meuble léger tremblait et il n'était pas rare de recevoir sur la tête le dernier Pierre Benoit (ou Raymonde Machard ou Claude Farrère ou Henry Bordeaux).
    Un placard contenait la garde-robe d'Olivier : un costume marin avec béret Jean-Bart trop petit pour lui, un complet gris avec culotte de golf (pour le dimanche), quelques sous-vêtements, des souliers vernis, des espadrilles à semelles de corde, un capuchon, un ciré noir à fermeture métallique, plusieurs pulls tricotés par Virginie, des tabliers d'écolier en satinette noire à lisérés rouges.
    Ces tabliers, les remettrait-il un jour ? Il préférait n'y pas penser, regardant de loin ses camarades à la sortie de quatre heures et les enviant obscurément. S'il avait demandé à retourner à l'école, on le lui aurait accordé, mais il était persuadé que cela faisait partie d'un ensemble de commandements du destin contre lesquels il ne pouvait rien. Parfois, il posait son cartable en vachette sur le cosy, s'agenouillait et inventoriait son contenu, les livres de classe fournis par l'école, couverts de papier gris-bleu et orné d'une étiquette à coins coupés ("livre d'arithmétique appartenant à..."), le livret scolaire cousu sur le même papier, les cahiers, à réglure multiple et ligne de marge en rouge, avec pages de couverture moirées comportant les tables de multiplication et de division. Il ne cessait de remettre en ordre l'écrin noir des compas, et leur mécanique précise de pointes, de rapporteurs, de tire-lignes, de portemine, se logeant dans les creux à leur forme, le plumier noir laqué à décoration florale dorée avec compartiments : ici les plumes canard, sergent-major, de ronde ; là, les crayons durs ou tendres, les porte-plume, l'un mince comme une cigarette, l'autre, en bois d'olivier, gros comme un cigare et, à part, celui en os, à manche plat, tout dentelé autour d'un orifice minuscule permettant de voir quatre vues de Paris ; ailleurs, les gommes, une Mallat sculptée par lui à ses initiales et pouvant servir de cachet, une autre plus tendre et toute mordillée (le goût de la gomme-crayon, du buvard rose, de la colle blanche parfumée), le taille-crayon en forme de sphère terrestre avec l'océan Pacifique cabossé, la superbe règle en acajou à quatre arêtes de cuivre, le double décimètre taché d'encre, la toile émeri pour affiner les mines, l'estompe noircie. Des copeaux de crayon donnaient un parfum de bois à tout le cartable. Et il y avait encore la chimie du Corector (produit rouge, produit blanc), la carte découpée à la forme de la France avec l'indication solennelle et patriotique : "Enfant, voilà ton pays !", la boîte noire d'aquarelle avec ses creux dans le couvercle, ses godets blancs et ses pastilles de couleurs creusées par le pinceau, la boîte de crayons de couleurs en carton avec fenêtre, les chiffons, le tube de gouache blanche.
    Olivier appuya mélancoliquement son front contre un montant de la rampe. Les terreurs nocturnes poursuivaient leur marche sournoise. Il n'osait plus bouger. Et pourtant il devait s'enfouir au fond des draps où, roulé en boule, il serait bien protégé. Comment s'arracher à cette torpeur paralysante ? Le seul fait de bouger pouvait déclencher des forces hostiles, le danger se cachait partout, à chaque tournant de l'escalier, à chaque encoignure, derrière chaque porte.
    La brusque apparition de la lumière lui blessa les yeux. Toutes les lampes de l'escalier et du couloir venaient de s'allumer et la minuterie faisait retentir un tic-tac que le silence général amplifiait. Il entendit un pas léger et souple : quelqu'un descendait l'escalier. Il se redressa et monta jusqu'à l'entresol pour s'effacer et laisser passer celui dont il venait de reconnaître le pas : un homme toujours vêtu de clair, qui menait une vie nocturne et méprisait les gens du quartier.

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