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Chapitre 02-2

    Pour l'enterrement au cimetière de Pantin, cinq jours auparavant, sa cousine Élodie l'avait vêtu de son costume de golf en lui nouant simplement une cravate noire autour du col et en ajoutant un brassard de deuil à son bras. Elle lui avait prêté des gants noirs bien trop grands en lui recommandant de les tenir à la main. Des femmes qui se trouvaient dans le magasin voulurent qu'il vît sa mère une dernière fois avant que les employés de Roblot assujettissent le couvercle de sapin, mais l'enfant devint livide de frayeur et Jean demanda aux autres de ne pas insister.
    Les gens de la rue étaient venus nombreux, les femmes surtout. On voyait Albertine, habillée en dimanche, Gastounet qui tenait un béret noir à la main, Lucien, triste parce qu'il pensait à sa femme poitrinaire, Mme Papa avec un chapeau à voilette mauve, les Ramélie, les Schlack, Mme Chamignon, Mlle Chevallier, des concierges, des commerçants, des couturières, les habitants des immeubles voisins, enfin deux hommes que personne ne connaissait, à l'exception d'Olivier qui les avait vus se succéder dans les faveurs de Virginie.
    Les membres de la famille, proches ou lointains, envahissaient le magasin. Il y avait là un homme très grand, très large, en pardessus de demi-saison mastic, et qui était venu en automobile, une berline "Reinastella" que les jeunes admiraient en bas de la rue. Âgé d'une cinquantaine d'années, ses cheveux rares, d'un blond roux, brillants comme de la soie, étaient tirés en arrière et son visage ne ressemblait à aucun autre, avec ses épais sourcils, son grand nez droit, ses traits marqués et fermes comme sur les portraits de notables des anciens peintres allemands. Le couple des cousins poussa l'enfant vers lui comme pour le lui confier :

    "Embrasse ton oncle !".

    Le géant débonnaire se pencha et fit claquer un baiser sec sur le haut du front d'Olivier. Beau-frère par alliance de Virginie, aucun lien de parenté ne l'unissait à Jean. Olivier ne l'avait vu qu'une fois dans sa vie, mais il en avait maintes fois entendu parler car, l'oncle avait "réussi" dans la vie, grâce à de l'instruction et de l'argent au départ. Parce que cet homme était au fond très timide, l'enfant se sentait intimidé par lui. Ses vêtements mieux coupés, faits de belles étoffes, son attitude fière, sa tenue de grand bourgeois, sa haute taille le distinguaient des autres et il paraissait gêné d'être le point de mire des regards. Auprès de lui se tenait un vieillard malingre en redingote démodée, avec un binocle et une chemise à col et à manchettes de celluloïd. Il caressait une barbiche pointue d'un mouvement agaçant et presque caricatural. L'oncle le présentait à tout venant en ces termes :

    "J'ai amené M. Ducornoy".

    Disant cela, il prenait un air grave et entendu que chacun se croyait tenu d'imiter. Toute la matinée, Olivier entendit cette phrase : "J'ai amené M. Ducornoy". Parmi le flot des paroles, des consolations et des condoléances, c'est tout ce qu'il devait retenir. Il ne devait jamais savoir qui était M. Ducornoy.
    Autour de ces personnes d'un autre milieu, les gens du quartier se tenaient à quelque distance avec une considération cérémonieuse. En face du magasin, devant l'Entreprise Dardart, L'Araignée regardait la scène et quelques curieux se penchaient aux fenêtres.
    Après des palabres, il fut décidé qu'Olivier ne monterait pas dans le fourgon mortuaire où seuls Jean, Élodie et un parent éloigné prirent place, devant le cercueil. La voiture démarra lentement et la foule des participants s'étira comme un ruban noir et gris. L'oncle fit monter Olivier dans la voiture qu'il conduisait lui-même. M. Ducornoy et Mme Haque se tenaient derrière, à distance l'un de l'autre, en se jetant de côté des regards polis. L'enfant, tout pâle, avait l'air absent. Il n'était jamais monté dans une automobile et les mouvements lui causaient un malaise dont personne ne s'aperçut. Il restait la tête basse, fixant les pieds de son oncle qui actionnaient les pédales.
    Plus tard au cimetière, une dame brune, en grand deuil, rejoignit l'oncle qui dit à l'enfant :

    "Tu ne reconnais pas ta tante ?". 

    Olivier se laissa baiser les joues par cette femme au maintien noble et sévère. Elle le tint un moment serré contre sa hanche en lui caressant les cheveux. Elle consulta son mari du regard et il haussa les épaules comme pour dire : "On verra bien...".
    Après un certain laps de temps, le convoi arriva et la grosse Albertine, secouant le misérable renard jadis argenté qui recouvrait ses épaules en répandant une odeur de naphtaline, prit Olivier sous sa coupe comme pour le protéger de la foule. La dette de laine qu'elle n'avait pas réglée lui conférait des devoirs. Au cimetière, elle montra à son protégé comment jeter une poignée de terre qui fit un drôle de bruit en tombant sur le bois du cercueil.
    La cérémonie terminée, une réunion rapide se tint dans un café en face du cimetière. Une conversation s'engagea entre les membres de la famille avec des "Il faut savoir ce que vous voulez", des "La première chose à faire, c'est de", des "Attention, entendons-nous bien", puis il dut y avoir des discussions d'intérêts car on entendit : "C'est un peu fort ça..." et aussi "Pourquoi nous, pourquoi pas vous ?" et le ton monta, les propos tournèrent à l'aigre. L'oncle, son chapeau à la main, s'approcha d'Albertine :

    "Il vaut mieux éloigner le petit...".

    La femme entraîna l'enfant au bout de la salle, près de la cabine téléphonique. Après une demi-heure de bavardages, un accord, provisoire semblait s'être établi.

    "Bon, eh bien, on le garde jusqu'au mois d'août, dit Jean, après on verra....
    - C'est le conseil de famille qui décidera ! jeta la tante.
    - Nous avons déjà deux enfants", répéta l'oncle.

    Et une voix féminine :

    "Il est trop dur pour nous, on ne pourrait jamais le tenir, c'est un gosse des rues, vous savez, un vrai voyou !".

    Et plusieurs personnes sur des tons différents :

    "D'ici les vacances, nous trouverons bien une solution !".

    Finalement, après un bref conciliabule avec les autres, Albertine prit Olivier par la main :

    "Allons, dis au revoir à ton oncle, à ta tante, à tes cousins, à...".

    On n'oublia pas le mystérieux M. Ducornoy et Olivier sentit des haleines passer sur son visage, sa main disparaître et se perdre dans des contacts de peaux molles et moites.
    La grosse Albertine Haque se déplaçait avec un dandinement pachydermique en tirant Olivier par la main. Ils marchèrent ainsi assez longtemps dans cette banlieue dont le soleil ne parvenait pas à effacer la grisaille. Une fois, à l'arrêt d'un passage clouté, Albertine se rengorgea, éclaircit sa voix, avala sa salive pour dire sur un ton sentencieux :

    "C'est à l'oncle de te prendre. D'abord, il est riche. Et puis c'est un bel homme. Seulement il faut qu'ils réfléchissent. Tu sais, ils n'étaient pas bien avec ta mère. Elle avait son caractère, elle aussi. Il faut dire...".

    Elle conclut en agitant sa main aux doigts boudinés à hauteur de sa joue. Elle paraissait en savoir long sur Virginie. Olivier ignorait que sa mère avait mauvaise réputation, il l'apprendrait peu à peu, à petits coups d'allusions malveillantes. Il faudrait bien des années pour qu'il entrevît la vérité : sa mère était jolie, elle prenait des amants et ce n'était pas du goût de la famille qui aurait exigé de cette jeune veuve une fidélité exemplaire au mari mort.

    "S'ils pouvaient te prendre...", répéta Albertine.

    Pour économiser le prix de deux tickets de métro, et aussi parce que la marche fait du bien, elle avait décidé qu'ils rentreraient à pied en passant par les boulevards extérieurs. Une fois cependant elle fit halte à une terrasse de café bien dessinée par la sciure humide balayée en arceaux sur les bords. Se disant "toute retournée", elle demanda au garçon d'une voix mourante "un vulnéraire" et on lui servit sous le nom d'Arquebuse un petit verre d'eau-de-vie, tandis qu'Olivier trempa ses lèvres dans un diabolo-grenadine.
    Les mains croisées sur son ventre, sa fourrure rejetée en arrière, Albertine se laissait envahir par la béatitude. Son gros visage, laqué par la sueur, faisait penser à un légume. Elle regardait d'un œil bienveillant les hommes qui sortaient du café en s'essuyant les lèvres et en claquant la langue sur la saveur verte du vin blanc matinal, tandis que les premiers pèlerins de l'apéritif entraient pour siroter leur picon-grenadine ou leur byrrh-cassis.

    "On ne peut pas vivre avec les morts", dit Albertine.

    Sans se rendre bien compte d'une association d'idées, elle ajouta sur un ton presque jovial :

    "Tiens ! On va cueillir des pissenlits !".

    Ils gravirent les buttes formées par les restes des fortifications de 70 (les fortifs) où erraient quelques gitans, des groupes d'enfants, des clochards et des chiens qui se poursuivaient en levant de temps en temps une patte allègre. Dans le mouvement, les culottes de golf d'Olivier glissaient le long de ses jambes et il devait se pencher pour remonter les élastiques. Il retira sa veste, puis il pensa au brassard noir et la remit. Les pissenlits, déjà en boutons, à défaut d'offrir une nourriture tendre, avaient du moins le mérite d'être gratuits. Et puis, cette cueillette prenait un air de campagne. Un couteau à tire-bouchon à la main, la grosse femme se penchait en soufflant et coupait les plantes au ras de la terre. Elle finit par se laisser tomber en avant et marcha à quatre pattes comme un curieux animal, rejetant sans cesse son renard par-dessus ses épaules et se consolant de sa fatigue en se disant à elle-même :

    "Ma petite, tu verras ce régal !".

    Elle s'allongea un moment dans l'herbe rare et ferma les yeux. Après un assoupissement, elle ramassa un papier journal pour emballer tant bien que mal ses pissenlits. Ils reprirent leur marche en faisant un détour par l'immense cour des miracles de la Zone et du Marché aux Puces avec ses trimardeurs, ses chiffonniers, ses brocanteurs et ses camelots, mais seulement pour acheter deux cornets de frites à la graisse de chevaux de bois. Ils revinrent vers la rue Labat en prenant la rue du Ruisseau. Albertine avançait de plus en plus péniblement. De temps en temps, elle s'arrêtait pour se masser les jambes et respirait très fort. Olivier la suivait, tout égaré, en plongeant ses doigts au fond du papier gras où les frites refroidissaient.
    Les gens de la rue qui avaient assisté à l'enterrement étaient rentrés depuis longtemps. Les employés de chez Roblot avaient retiré l'écusson marqué d'un C et les tentures de deuil de la porte de l'immeuble. Devant la boutique de son père, le fils du boulanger, Jacot, réparait une chambre à air de bicyclette. Olivier s'arrêta, regarda cette saucisse rouge pincée partie par partie dans la bassine d'eau pour faire jaillir les bulles décelant l'endroit de la fuite.

    "Ça, c'est un clou !" dit-il en montrant à Olivier un trou étroit.

    Le vélo retourné, la bassine, les démonte-pneus, le grattoir métallique, le tube de dissolution, tout cela prenait une apparence insolite. Un vieux chien se promenait en reniflant le trottoir. On vit passer un garçon de recettes, avec un uniforme vert et un bicorne, son échéancier noir à soufflets attaché au gilet par une chaîne argentée. Venus de loin, des accords de piano se faisaient entendre, couverts parfois par le crépitement d'une motocyclette. Un poste de T.S.F. diffusait une chanson publicitaire sur l'air de la "Marche militaire" : "D'un coup de Tumbler je fais briller mon auto...". Plus tard, quand Olivier entendrait la musique de Schubert, toujours cette scie viendrait l'encombrer.
    Tout dans la rue paraissait calme. Normal. Comme si rien ne s'était passé. Plat, comme l'eau de la mer refermée sur le naufragé. Aucune trace de rien. Seulement un magasin avec des volets tirés. Et Olivier restait là, frôlé par l'aile de l'absurde. Le soleil jetait ses rayons entre deux nuages blancs. Olivier regarda les toits des immeubles qui semblaient immenses et majestueux. Il ferma un œil, puis l'autre et continua ce jeu : les maisons, alors, se déplaçaient dans le ciel. Il renifla un peu. La rue l'entourait et il se sentait mieux, comme si, après avoir retenu longtemps son souffle, il respirait enfin.

    "Allez, tes cousins doivent être rentrés", finit par dire Albertine.

    Elle le poussa devant elle, esquissant un geste amical que sa lassitude ne lui permit pas d'achever. Et elle rentra chez elle, bien vite, pour préparer ses pissenlits.

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