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Chapitre 02-1

    L'homme était vêtu d'un élégant costume d'alpaga clair, avec une chemise bleu outremer en soie sur laquelle tranchait une cravate d'un orangé voyant, portait des chaussures jaune clair et cachait une coiffure brune, bien gominée, sous un feutre mou à bord baissé sur le front. Malgré son nez légèrement aplati, comme celui d'un boxeur, il était beau garçon, avec ses yeux noirs, sa peau mate. Sa bouche trop grande, ses lèvres lisses lui donnaient un air équivoque et on lisait dans ses yeux une incroyable méchanceté. La taille haute, les épaules larges, il descendait les marches deux par deux avec un dandinement affecté. Pur produit de son époque, il aurait pu figurer parmi les compagnons d'Al Capone.
    Maladroitement Olivier voulut se déplacer et le gêna dans sa marche. Une large main se posa sur son visage, les doigts se crispant comme pour presser une éponge, et une poussée le projeta contre le mur où sa tête cogna tandis que l'homme, en poursuivant sa descente, se décontractait, les bras ballants comme un sportif, et, réjoui d'avoir utilisé sa force, ricanait.
    Tout étourdi, Olivier l'entendit crier "Cordon !" sans ajouter l'habituel "S'il vous plaît !". La concierge, peut-être dans son sommeil, tira sur la grosse corde à gland au-dessus de son lit et la porte bourdonna. L'enfant se pencha sur la rampe et regarda l'homme allumer une cigarette avec des gestes précieux et désinvoltes. Olivier le connaissait, il s'appelait Mac et bénéficiait dans la rue d'une célébrité de mauvais aloi, mais les jeunes ne pouvaient s'empêcher d'admirer ce qu'ils croyaient être de l'élégance.
    Mac était venu plusieurs fois à la mercerie. Il se plantait en face de Virginie, lui faisait les doux yeux et lui expliquait qu'elle était trop belle pour rester mercière. Elle l'écoutait avec ironie et lui demandait ce qu'il lui proposait. Il finissait toujours par lui montrer un bouton qu'il avait arraché pour la circonstance. Elle acceptait de le lui recoudre, mais en lui demandant de lui tendre le veston et de rester de l'autre côté du comptoir de vente.
    Olivier palpa l'endroit de sa tête qui avait heurté le mur et se décida à monter l'escalier jusqu'au troisième étage. Là, il glissa la main sous le paillasson boursouflé et prit la clef à laquelle un gros os était attaché par une ficelle. Il pénétra sans bruit dans le logement. De la lumière filtrait sous la porte de la chambre à coucher et on entendait des chuchotements et des soupirs. Il entra dans l'alcôve dont il tira les portes sur lui et se déshabilla dans ce mince espace pour se glisser très vite sous les draps. C'était rassurant au début, mais lentement les craintes s'intensifiaient. Il redoutait les cauchemars qui, depuis la mort de Virginie, le rejoignaient dans son sommeil. Il voyait tantôt un grand homme noir venu pour le saisir à bras-le-corps et l'emporter, tantôt une forme féminine au visage voilé qui se tenait immobile près de son lit et l'observait en silence. L'avant-veille, il avait hurlé dans son sommeil et Élodie lui avait pris les mains pour tenter de le rassurer. Ces cauchemars, le temps ne devait jamais en effacer le souvenir et, plus tard, il lui faudrait avoir recours à toute sa raison pour ne pas croire qu'au lieu de phantasmes, il voyait vraiment ces inconnus redoutables qui lui rendaient visite la nuit.
    Il s'efforçait donc de lutter contre l'envahissement du sommeil et, en même temps, il n'osait pas sortir la tête des draps sous lesquels il étouffait. Mais ce soir-là, il se trouvait dans un état de lassitude extrême. Il revit encore quelques images de la journée : l'attaque des voyous de la rue Bachelet, le chien rouge d'Albertine, le cagibi aux balais, la bousculade de Mac et, à son corps défendant, il sombra dans un profond sommeil.

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