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Chapitre 01-2

    Le temps pourrait passer, jamais il n'oublierait ce réveil inhabituel. Sa mère n'était pas levée. Il devait être très tôt. Il avait refermé les yeux pour tenter de se rendormir, mais une clarté forte filtrant à travers les lames disjointes et rongées des volets de bois l'en avait empêché. Alors, il avait quitté son lit pour rejoindre sa mère dans le sien, se blottissant contre elle pour ne pas attendre seul et posant sa bouche contre son bras nu. Comme la peau était froide, il avait remonté la couverture. Il s'était assoupi, puis réveillé et le temps lui avait paru désespérément long. Dehors, les bruits de la rue lui devenaient étrangers, les pas n'avaient pas ce retentissement insolite du petit matin. Dans la cour, on entendait par brides des phrases échangées d'une fenêtre à l'autre. Très loin, une automobile klaxonnait. Il avait toussé, s'était retourné plusieurs fois, espérant ainsi éveiller sa mère.
    Quand, plus tard, des coups avaient retenti contre les volets, il avait perdu toute conscience de temps. Il entendit des voix familières, celles des habituées du magasin. Qui était-ce ? Mme Chamignon, Mme Schlack, Mme Haque ? on appelait : "Virginie, Virginie, on n'ouvre plus ?" puis on s'adressa à lui :

    "Hé ! petit, Olivier, que se passe-t-il ? Réveille ta mère ! Elle s'est oubliée au lit ? Elle n'est pas malade au moins ? Virginie, Virginie...
    - Oui, oui, je la réveille !" répondit-il.

    Il caressa les joues de sa mère et lui donna des baisers près de l'oreille. Comme elle restait immobile, il crut à un jeu et chantonna : "C'est l'heure, c'est l'heure...". Il souleva la main droite qui retomba. Il crut encore qu'elle jouait, qu'elle mimait le sommeil et que, soudain, son rire retentirait. Il lui parla, tira ses bras, fit bouger sa tête, mais Virginie restait inerte. Seuls ses longs cheveux se répandant autour de son visage semblaient vivre.
    Affolé, il alla jusqu'à la fenêtre et dit à travers les volets :

    "Je n'arrive pas à la réveiller...
    - Ouvre-nous, vite, ouvre-nous...".

    Il hésita, regarda vers sa mère comme pour lui demander conseil et alla jusqu'à la porte du magasin dont il tira le verrou, actionna la poignée du bec-de cane. Sur la décalcomanie de la vitre, un chien tirait sur les bretelles "L'Extra-Souple" de son maître. La porte ouverte, il fit sauter la targette des volets de bois qui s'écartèrent sur une lumière crue.
    Les femmes se précipitèrent dans l'étroite ouverture en se bousculant. Elles écartèrent Olivier et fondirent vers la chambre. L'enfant, que stupéfiait ce déferlement, suivit les femmes, mais l'une d'elles le repoussa en lui disant :

    "Attends là. Ne bouge pas !" alors, il cria : "M'man ! M'man !". Il se tint là, derrière la porte de la chambre, les mains croisées sur son pyjama, le visage anxieux et désespéré. Il entendit des bruits, puis des exclamations, des soupirs qu'un long, très long silence suivit. 

    Deux femmes sortirent enfin de la chambre en chuchotant et en lui jetant des regards de côté. Leurs visages transformés prenaient une apparence de masques. L'une d'elles, Mme Chamignon, peut-être, ou Mme Vildé, lui répéta : "Reste ici, reste..." et sortit par le magasin en battant l'air de ses bras.

    Il resta un instant interdit, puis courant vers la chambre pour retrouver sa mère, pour se placer sous sa protection ou pour la protéger, il se glissa entre deux femmes qui voulaient l'empêcher d'aller vers le lit où Virginie restait inerte. L'une d'elles posa devant les yeux de l'enfant une main qui sentait l'ail et, tout en le tenant serré contre sa jupe, le repoussa à l'extérieur. Il avait envie de crier, mais sa voix s'étouffait dans sa gorge. Il crut qu'on allait le battre et leva son coude au-dessus de sa tête pour se garder des coups. C'est alors que la femme se décida à lui dire la vérité. Elle le fit d'une voix qu'elle voulait douce mais qui fut lugubre :

    "Écoute, mon petit, écoute, tu n'as plus de maman".

    Et comme il la regardait sans comprendre, elle ajouta sur un ton de mélodrame :

    "Ta mère est morte. Tu comprends morte...".

    Et une autre voix reprit, persuasive :

    "Oui, morte, "décédée", pauvre petit !".

    Ensuite, un trou noir. Un immense trou dans sa mémoire. Un univers peuplé de cris comme ceux d'oiseaux nocturnes. Un long hurlement, peut-être jailli de lui, peut-être venu d'ailleurs. Des mouvements tourbillonnants. De l'eau salée sur son visage. Des tremblements, des frissons dans son corps. Une peur animale, haletante, indicible. La sensation d'avoir dormi près d'un corps mort. Pas sa mère, mais une morte. Touchée, embrassée, caressée. Les poings sur ses yeux, il découvrait l'horreur du regard vitreux, de la chair glacée. Il pressait ses paupières avec rage. Il tombait à terre, se recroquevillait, formait une boule, un œuf, un rempart. Plus rien ne le protégeait. Son corps devenait mou comme celui d'un bernard-l'ermite, sans défense. Il avait mal à l'intérieur. Il ne pouvait plus respirer, il restait nu devant cette foule étrangère.

    "Il est orphelin maintenant...".

    De plus en plus de ménagères et de curieux s'introduisaient dans la place, s'agitaient, parlaient inutilement, se lamentaient, jetaient à tous échos les clichés de la mort, jouaient au jeu de la vie triomphante qui mime l'apitoiement pour établir sa propre défense.

    "On peut dire qu'elle l'aimait, sa mère !".

    Puis une des poules caquetantes eut une inspiration soudaine. Blotti sur le sol, un coussin sous sa tête, l'enfant entendit encore :

    "Et si elle s'était empoisonnée ?".

    Et chacun de regarder les cernes brunâtres du chocolat à l'intérieur des bols restés sur la table.

    "Elle se savait condamnée...
    - Le gosse aussi serait mort...
    - Pas forcément".

    Et les phrases se succédaient, les voix s'élevant et se rabaissant quand Mme Haque faisait "Chut, chut..." en désignant Olivier : "Et si on l'avait assass... Chut, chut ! Pensez-vous !... Oh ! elle recevait des hommes... Il faudra le médecin des morts... À la mairie. Non, pas à la police, à la mairie... Au fait, et son cousin... Comment qu'il s'appelle ? Celui du 77...".
    On obligea l'enfant à retirer les mains de son visage : "Ton cousin. Comment qu'il s'appelle ? C'est Jean, hein, c'est Jean ? Où est-ce qu'il travaille ? Où ? Réponds, mon petit, on comprend bien... mais réponds ! Il y a le téléphone ?".
    Olivier ne comprenait pas le sens des phrases qu'il entendait. Il restait stupide, hébété, comme si son visage avait été gagné par la contagion de la mort. Il se mit à trembler de nouveau et on le laissa cacher son visage mouillé.
    C'est alors qu'entra un infirme qui habitait le quartier. Ses jambes déformées s'écartaient des deux côtés de son corps et il marchait de côté en s'aidant de deux bâtons qu'il tenait au bout d'excroissances cornées qui lui servaient de bras. On l'avait surnommé L'Araignée car il était digne de la baraque foraine. Quelques légendes le concernant circulaient : il se nourrissait de détritus comme un rat, de mou comme un chat, il ne connaissait pas son origine, il lisait beaucoup... C'était étonnant de le trouver là car il ne parlait à personne, pas plus qu'on ne lui parlait car sa présence gênait. Il fixa la scène de ses gros yeux noirs, s'arrêtant sur l'enfant immobile, secoué de temps en temps par un sanglot. Son visage tout tanné était expressif. Ses grosses lèvres bien dessinées laissèrent passer un filet de voix très doux :

    "Je sais où est son cousin Jean. Il travaille dans une imprimerie. Donnez-moi un peu d'argent. Je vais téléphoner chez Ernest. Ne dites encore rien à sa femme. Elle est si jeune...".

    Mme Haque lui tendit une pièce avec un air dégoûté. Olivier découvrit un instant son regard et vit l'infirme s'éloigner péniblement, comme un insecte malhabile, tandis qu'un peu de silence s'établissait. L'enfant cacha encore son visage, mais l'apparition fantastique de L'Araignée, par la terreur même qu'elle provoquait, semblait atténuer celle que la mort venait de lui faire ressentir.

    "Il est orphelin, maintenant. Qui va le recueillir ?".

    Il sentit qu'on le soulevait, qu'on le tirait hors du magasin : Albertine venait de prendre la décision de l'emmener dans sa loge en attendant l'arrivée du cousin Jean.
    Comment parcourut-il ce chemin ? Comment se retrouva-t-il devant un énorme café au lait qu'il ne pouvait pas avaler et que la femme poussait sans cesse devant lui ? Il ne devait pas se le rappeler. Ce qui subsisterait, c'est l'odeur du liquide tiède, écœurant, avec une peau de lait surnageant comme une ignoble petite loque blanche.
    Albertine le poussa jusqu'au cosy-corner paré de velours gaufré. Il s'y assit, tout au fond, dans une zone d'ombre. La femme jeta à côté de lui des magazines : "Êve, Ric et Rac, vu" et le journal "L'Excelsior" ouvert à la page de Félix-le-chat. Il ne vit pas ces journaux. Il fixa une tache sur la cafetière en émail bleu. Il ne vit plus qu'elle, noire comme une grosse mouche. Plus rien d'autre n'exista.
    Albertine s'affairait en désordre, remuant des ustensiles, faisant entendre un murmure confus comme une prière, grattait ses joues, lissait ses sourcils avec ses index mouillés de salive, venait vers l'enfant, se croisait les doigts, repartait, soupirait, se mouchait. Puis, elle ne put plus tenir : elle partit aux nouvelles.
    Olivier alors pleura doucement. Les secondes tombaient de l'horloge. Le silence prolongeait le temps. Parfois l'enfant s'apaisait, se demandait si tout cela n'était pas un mauvais rêve, puis les larmes revenaient dans un hoquet ou un sanglot. Le chien rouge aux oreilles tombantes s'était assis près de lui et le regardait. L'enfant finit par poser sa tête contre le bois du meuble, à l'angle, là où une arête vive faisait mal. Il resta ainsi immobile, prostré, cloîtré en lui-même par la peur et la douleur.

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