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Chapitre 01-1

    Olivier sortit du couloir en regardant le bout de ses sandales. Ses lèvres gardaient un goût salé. Pourquoi Albertine avait-elle parlé de la laine ? Il crut comprendre, mais cela revêtait si peu d'importance. Depuis le drame, une semaine seulement s'était écoulée. Le feuillet du calendrier-éphéméride portait un gros "30" en rouge suivi du mot "avril" en noir et sur le support figurait l'année en caractères dorés. Sa mère avait fait les comptes de fin de mois de la mercerie et préparé les factures. Il avait grimpé sur le haut tabouret derrière la caisse tandis qu'appuyée contre la table lisse où le mètre de bois était collé, elle lui avait dicté des mots : "ottoman violine, glands dorés, fil fort, doublure couture, serpentine, cordelière, bobines câblé, fil mercerisé..." et des chiffres tombant au bout de la ligne dans les étroits rectangles entourés de filets gris. Puis il avait fait les additions en marquant les retenues au crayon en haut des colonnes. Après vérification de sa mère, les factures étaient restées empilées sur la table, sous le gros aimant à anse rouge qui retenait toujours quelques épingles. Plus tard, on aurait glissé ces notes dans des enveloppes-vitrail pour les acheminer ensuite.
    Sa mère était élancée, avec un visage d'un parfait ovale éclairé par d'immenses yeux d'un vert irréel dont il avait hérité, et couronné par des cheveux couleur de chanvre qu'elle tirait en arrière pour les rouler en un épais chignon piqué d'un peigne d'écaille blonde. Sur la porte vitrée, au-dessus de réclames en décalcomanie, le peintre avait tracé en écriture anglaise jaune "Madame Veuve Virginie Châteauneuf", mais elle avait gratté "Madame Veuve", dont il ne restait que quelques traces. Malgré ses trente ans, on l'appelait encore "Mademoiselle" ce qui la faisait rire en désignant Olivier. Les galants lui dédiaient alors de fades subtilités :

    "Allons donc, allons donc, c'est votre petit frère. Pas vrai, mon enfant ?".

    Quand elle levait le bras pour équilibrer son chignon ou pour ramener une mèche sous le peigne, elle se mettait à chanter, toujours le même air, en faisant "la la la la la". Sa peau était lisse et blanche comme celle d'une Scandinave, ses yeux toujours ombrés de cernes avec de longs cils qui atténuaient l'intensité de son regard. Parfois ses pommettes se coloraient : à dix-huit ans, un voile affecté son poumon droit, mais elle prétendait avoir été guérie. Quand ses lèvres pâles s'écartaient sur un sourire, on voyait des perles briller dans sa bouche. Elle se souciait peu de la mode, se vêtant obstinément de jupes noires un rien trop longues et de corsages de linon blanc qu'elle brodait elle-même.
    Parfois, quelque homme venait la voir. Il fréquentait pendant quelque temps la mercerie, tentait d'obtenir les bonnes grâces de l'enfant, puis il disparaissait et un autre le remplaçait. Olivier n'aimait guère ces visiteurs : à leur passage, sa mère fermait le magasin et disait à l'enfant d'aller jouer dans la rue, même quand il n'en avait pas envie. Ou bien, elle lui donnait de l'argent pour qu'il allât au cinéma, au "Marcadet-Palace" ou au "Barbès-Pathé", quand ce n'était pas au cinéma du "Palais de la Nouveauté" (ancienne maison Dufayel) ou, plus loin, au "Stephenson" (on disait : au Stephen). Ou encore, elle l'envoyait rendre visite à ses cousins Jean et Élodie qui habitaient au 77 de la rue, mais depuis son mariage, Jean s'intéressait beaucoup moins à Olivier.
    Avec son fils, Virginie se conduisait plutôt en grande sœur qu'en mère. Parfois, elle l'attirait près d'elle, le regardait profondément, comme s'il était un miroir, semblait prête à lui faire une confidence ou à lui révéler un secret tragique, mais elle se mordait rapidement la lèvre inférieure, jetait autour d'elle des regards éperdus, cherchant une aide qui ne venait pas, et disait rapidement : "Va jouer, Olivier, va jouer !" sur un ton presque suppliant.
    Il préférait les jeux du soir, ceux où elle était sa partenaire et dont le matériel résidait dans des coffrets qu'on tirait d'un placard : les chevaux rouges et jaunes, le loto avec ses cartes numérotées et ses sacs de pions cylindriques, le jeu de dames dont un pion noir égaré avait été remplacé par un bouton, la puce, les dominos... Là, ils étaient vraiment ensemble, réunis par la même joie. Un soir, alors qu'elle lui apprenait à jouer au Nain Jaune, interrompant le jeu, elle lui avait dit :

    "Ne m'appelle plus maman. Dis : Virginie".

    Mais il continuait à faire "M'mam" du bout des lèvres, avec une moue.
    Le magasin de mercerie débordait de trésors en désordre dans des tiroirs multiples, dans des montagnes de boîtes de carton et de paquets étiquetés : rubans d'initiales rouges pour marquer le linge, centimètres de couturière, tresses, galons, ganses, fermeture "Éclair", élastiques... Olivier, qui aidait sa mère dans ses inventaires, connaissait les noms des marques de laine, de coton, de fil, les qualités des toiles de jute et de lin, les boutons de toutes espèces, ceux arrondis brillant comme des yeux noirs, ceux à pression, ceux en cuir, en bois, en nacre, en métal, en corozo, de passementerie, toute la mercerie métallique : ciseaux de lingère, de tailleur, de couturière, à broder, à cranter, à découper. Et aussi les aiguilles à coudre, à tricoter, les crochets. Les canevas de broderie, avec les dessins de "L'Angélus" de Millet, du Renard et de la Cigogne, des roses et des chats, annonçaient des soirées laborieuses. Les épingles de jais, les multiples passementeries, les rubans, les volants, les jabots, les collerettes, les fleurs de soie faisaient rêver d'élégances raffinées. Olivier ramassait toutes les bobines vides. Il y plantait quatre pointes et les offrait aux fillettes du quartier tout heureuses de confectionner de la chaînette qui s'échappait de l'orifice en de longs serpents dont ensuite elles ne savaient que faire.
    Le matin, le magasin était toujours plein, non seulement de ménagères, mais aussi de lingères, de couturières, de dames bavardes, de tailleurs de quartier auxquels Virginie consentait des remises. On parlait, on riait, on écoutait ou donnait des conseils, on feuilletait des magazines de modes, on choisissait des patrons. Les tissus et les rubans couraient le long du mètre de bois sous des regards attentifs, la caisse enregistreuse tintait avec allégresse. Et le nom de Virginie était dix fois répété : "Virginie", du passepoil vert... "Virginie", mon plissé soleil est-il prêt ? Et mes boutons ? Et mes capitons ?... "Virginie" il me faut de l'extra-fort rose !... "Virginie", du gros-grain de vingt-cinq, de l'élastique à jarretelles, des épaulettes... "Virginie", de l'entre-deux, de la ganse, de la guipure, non pas tant, pas celle-ci, oui celle-là, "Virginie, Virginie...".
    Ce soir-là, secouée d'une toux sèche, elle avait porté à sa poitrine une longue main blanche où brillaient deux alliances, la sienne et celle de son mari mort cinq ans auparavant. Un éclat fiévreux animait ses yeux et comme l'enfant l'observait, elle avait fait un effort pour sourire. Elle avait fermé le magasin plus tôt qu'à l'ordinaire, disant : "Il ne viendra plus personne...", puis ajoutant sur un ton assez gai :

    "Tu sais, Olivier, on va faire du chocolat !".

    Le magasin débordait sur la première des deux pièces où ils vivaient. Des stocks occupaient tous les espaces. La machine à coudre Singer était toujours encombrée de ciseaux, de dés, de fils, de tissus, d'une pelote d'épingles. Sur la desserte de noyer ciré où trônait une "lionne blessée assyrienne" de bronze dont les flèches se dévissaient, on trouvait encore des cartons, des paquets d'écheveaux de laine, des catalogues, des blocs d'échantillons.
    Le jour déclinant, Virginie alluma le lustre à tulipes. Elle débarrassa la table demi-ronde de quelques paquets et essuya la toile cirée, puis elle tira du buffet une grosse tablette de chocolat à cuire dont elle écarta le papier vert orné d'une guirlande de médailles d'or et celui en étain. Elle tendit un couteau de cuisine à Olivier :

    "Tu râperas le chocolat sur l'assiette... Non, tout doucement. Hé ! n'en mange pas trop...".

    Quand la poudre fut prête, elle la délaya dans l'eau bouillante en écrasant les grumeaux contre la paroi de la casserole. Le chocolat au cacao avait une bonne odeur. Quand on le cassait, ses bords apparaissaient plus clairs, avec une surface mamelonnée.
    La cuisson devenait un rite : Virginie faisait tourner le liquide avec une cuillère de bois en ajoutant le lait crémeux par légères quantités, puis elle saupoudrait de farine de riz. Quand elle jugeait le chocolat assez onctueux, elle y faisait couler des gouttes d'anis ou de l'extrait de café. Un agréable parfum se répandait. Olivier disait miam-miam en se léchant les lèvres. Ils s'accusaient de gourmandise et Virginie dépliait le paquet de brioches au beurre qu'on beurrait encore.
    Après ce succulent repas et une partie de "mah-jong", l'enfant avait été invité à réviser ses leçons. À l'école de la rue de Clignancourt, le père Gambier, dit Bibiche, avait gardé des anciennes méthodes d'éducation une certaine manière de vous saisir les courts cheveux à hauteur des tempes et de tirailler par à-coups avec un sourire faussement aimable (pour faire passer les plaintes éventuelles des parents) : il valait donc mieux ne pas risquer d'être soumis à cette bizarre caresse suivie de railleries débitées avec l'accent méridional : "Alors, Monsieur n'apprend pas ses leçons, Monsieur est une moule, une grosse moule..." et qui faisaient rire les autres écoliers.
    Cette soirée devait à jamais se fixer dans sa mémoire. Des lustres plus tard, il la reverrait, la revivrait : ne devait-elle pas fixer une brutale ligne de démarcation dans sa vie ? Tout à son paradis précaire et demain multiplié, il tournait les pages du livre d'histoire pour en contempler les personnages : François 1er en habit chamarré ouvrant les bras à Charles Quint vêtu de sombre, Henri II et Diane de Poitiers entourés de salamandres et assistant à une exécution d'hérétiques, Ravaillac poignardant Henri IV rue de la Ferronnerie... Il tournait les pages, lisait toujours un peu plus loin que la leçon du jour, et disait à Virginie :

    "Raconte-moi Henri IV, raconte-moi Louis XIV...".

    Toute cette histoire de France, il la prenait non comme quelque chose de savant, mais comme de belles légendes, de beaux contes à peine plus vrais que ceux de Perrault.
    Puis ce fut la douceur de chaque soir. Le coucher du prince que chaque enfant est pour sa mère quand elle l'aime. L'oreiller qu'on gonfle à coups de poing, les draps soigneusement tirés pour éviter les plis et bordés trop haut sur le menton, la caresse légère, le dernier baiser avant le sommeil, les bruits d'une jupe, de l'eau qui coule, une rumeur lointaine, le glissement du corps heureux, abandonné...

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